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5 novembre 2017

Rencontre avec Perturbator, le producteur de synthwave le plus bouillant du moment

Et si c’était à lui qu’on aurait dû confier les rênes de la B.O. du dernier Blade Runner ? Devenu le nouveau chantre d’une synthwave “à la dure” grâce à une poignée d’albums malaxant avec brio le meilleur de Stephen Carpenter et de l’esthétique cyberpunk de Ghost In The Shell, James Kent, alias Perturbator, a longtemps dansé sur les cendres de l’électroclash, de la turbine et de Kavinsky. De quoi l’amener à la croisée des chemins après une demi-décennie d’activité : à l’écoute de son dernier EP New Model, le jeune producteur parisien a bien choisi sa route et digéré toutes ses influences. Rencontre avec un homme mature qui manie la noirceur avec autant de dextérité qu’un lanceur de couteaux, de retour d’une tournée outre-Atlantique.

Comment s’est passé le rêve américain ?

Perturbator : C’était très cool. J’ai eu vraiment l’impression d’être attendu sur chaque date, il y a toujours eu une bonne ambiance. Ça m’a un peu crevé mais c’était vraiment une bonne expérience. Au final, je crois que Perturbator est plus connu là-bas qu’en France, vu les références esthétiques et filmiques qui sont à la base du truc, et avec l’anglophonie.

Pour quelqu’un de ta génération, est-ce encore important de pouvoir mettre ce que tu crées dans un bac à disques ?

Bien sûr, c’est un plus. Je crois que ce n’est pas très important pour moi de savoir par quel biais les gens m’écoutent, mais je suis content de savoir qu’il y a un truc que l’on peut attraper avec la main. Qu’on le retrouve dans les bacs, c’est pas le plus important, qu’on puisse le commander pour le recevoir chez soi, sûrement davantage.

New Model semble dire, dès la première écoute : “la mutation est finie, c’est le perturbator au stade le plus évolué et abouti que vous pouvez désormais écouter…” Tu as l’impression de ça, d’être arrivé à finir de synthétiser le “son perturbator” ?

Il y a quelque chose comme ça, oui. En tout cas, une chose est sûre, ce n’est pas un aboutissement. Je suis encore en train de grandir, j’ai plein de chose à apprendre encore, je ressens vraiment le fait que je peux encore aller plus loin. Mais je vois ce que tu veux dire : je crois que j’ai réussi à gommer ce qui fait qu’on me disait avant “il y a des influences synth wave dans Perturbator”. C’est davantage un tout, et c’est plus personnel. Avant, je crois qu’on ressentait encore trop certaines choses qui n’étaient peut-être pas assimilées…

Ton dernier long-format The Uncanny Valley t’a-t-il ouvert des portes ? On a l’impression que cet album t’a énormément fait progresser…

Je crois que c’est surtout Dangerous Days [son album précédent sorti en 2014, ndlr] qui a joué ce rôle, qui a attiré un petit peu de lumière sur ce projet et qui m’a donné la chance de jouer devant un public plus large. Il me restait encore des choses à dire avec The Uncanny Valley, mais il est dans la veine du précédent. Comme si il fermait un peu un chapitre…

Tu vois New Model comme un EP de transition ou comme une étape aussi importante que les autres ? Vu la longueur des morceaux, c’est presque un mini-album…

Je ne sais pas trop comment qualifier cet EP, mais une chose est sûre : je ne ferai pas d’album dans l’exacte même veine que New Model. Du coup, c’est sûrement une “étape” au même titre qu’un album : j’ai voulu faire cette musique-là, très noire, plus enveloppante, le temps d’une série de morceaux dont je suis très fier. Je crois que c’est ce que j’ai fait de plus abouti jusqu’à maintenant…

On parle souvent de tes influences 80’s, carpenteriennes, mais moins de ton passé dans le black metal. Tu avais quel âge ? C’était quoi ton envie d’artiste à l’époque ?

Pour être exact, j’étais guitariste de session. J’ai joué dans des formations de black metal mais aussi de hardcore, voire des trucs plus psyché. Je ne sais pas si j’en garde beaucoup de choses dans ma conception actuelle de la musique, même s’il y a forcément un truc commun un peu radical. En tout cas, cela m’a fait comprendre que j’étais un solitaire de la musique, que je n’étais pas fait pour les compromis, pour discuter de la composition en groupe… Ce qui ne m’a pas posé de problème à cette période-là, parce que je voulais juste jouer de la musique et monter sur scène, ce qui était vraiment cool. Dans cette période-là, j’étais surtout une guitare avec une paire de mains, du coup. C’est sans doute l’étape qui m’a donné le déclic pour lancer un projet rien qu’à moi.

Si je te dis qu’il y a un peu de l'album City de Strapping Young Lad dans ta musique, tu approuves ?

C’est marrant que tu dises ça, parce que mon label Blood Music sort aussi des trucs de Strapping Young Lad ! Je connais et j’apprécie, il y a peut-être un pont dans le côté un peu cybernétique, mais pour le coup je suis vraiment fan de tout ce que fait Devin Townsend, le leader du groupe, en solo. Je trouve ça vraiment fou d’avoir autant d’idées et de créer des choses aussi complexes.

À quel point ta musique est-elle celle d’un film que tu te fais dans ta tête ?

Moins qu’avant ! Ça arrivait même que je me rejoue des scènes de vrais films dans ma tête, genre Terminator, pour en écrire en quelque sorte des bandes originales personnelles. Aujourd’hui, je crois que je “vois” toujours des choses que j’essaie de retranscrire, mais c’est moins référencé, mais surtout beaucoup plus nébuleux, moins concret…

Tu écoutes quoi, le matin ?

En ce moment, j’écoute beaucoup le dernier album de Ulver, The Assassination of Julius Caesar, que je trouve merveilleux. Et du hardcore aussi, Turnstile et Code Orange.

Rien de très joyeux…

Ça arrive aussi… Parfois. (rires)

Comment on compose la B.O. d’un jeu vidéo comme Hotline Miami ?

Au fond, je n’ai composé qu’un seul morceau inédit pour Hotline Miami, sinon ce sont des morceaux qui sont issus de mon répertoire. Donc cela n’a pas réellement affecté ma manière de travailler, d’autant plus que l’ambiance assez violente du jeu collait plutôt bien avec ce que je faisais, donc tout ça était assez naturel.

Le succès de ce jeu a-t-il joué sur ta notoriété ?

Je dirais même qu’il en est l’une des raisons principales… Ce qui est un peu piégeux pour moi, d’ailleurs : parfois, on me voit davantage comme le type qui a fait la musique de ce jeu indé qui a cartonné plutôt que comme le type qui produit des albums et qui se produit sur scène sous le nom de Perturbator… Mais je ne vais pas me plaindre, évidemment !

Je ne sais pas si tu joues, mais il y a des passages plus calmes de l’EP qui m’ont fait penser à la musique d’un jeu nommé Hyper Light Drifter, dans laquelle on retrouve un peu ton esthétique au niveau des couleurs ou de la mélancolie. Tu connais ?

Je connais et je suis super fan de ce jeu, je l’ai fini plusieurs fois. Le gameplay est fluide et très intuitif, tout l’univers esthétique est splendide et très onirique… Et la bande originale composée par Disasterpiece est magique, elle peut complètement s’écouter comme une B.O. de film. Les premières notes de l’intro de Birth Of A New Model sont presque un hommage à ce jeu.

New Model donne l’impression que Perturbator inclut aussi des éléments un peu fantasmagoriques de ton side project nommé l’Enfant de la Forêt… Ces deux projets doivent-ils vraiment exister l’un à côté de l’autre ?

C’est une bonne question. Plusieurs potes musiciens m’ont fait la remarque, d’ailleurs. J’ai créé l’Enfant de la Forêt pour pouvoir me permettre des choses que, selon moi, je ne pouvais pas me permettre dans Perturbator, des choses plus étranges. Je me suis même demandé si je ne préférais pas composer pour ce projet, ce qui est dommage parce que c’est Perturbator qui me nourrit. C’est sûrement l’aspect plus personnel de ce nouvel EP qui m’a fait “pencher” dans la direction de mes envies parallèles. L’essentiel pour moi est de me sentir libre de faire ce que je veux. Si j’arrive à me créer un espace encore plus grand pour ça dans Perturbator, c’est tant mieux.

L'EP New Model (Blood Music) est disponible sur Apple Music.

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