Actu musique

7 octobre 2017

Rencontre avec Protomartyr : "On a tous perdu nos jobs, nous n’avions donc rien de mieux à faire que des chansons"

Il paraît que Joe Casey ne manque jamais un coup de fil, mais cette fois il aura fallu s’y prendre à deux fois avant que ce bon vieux Joe, confus, nous rappelle : "désolé d’avoir manqué ton appel, j’espère que tu ne m’en veux pas". C’est le petit matin à New York City et Protomartyr a joué la veille dans un club du Lower East Side.

Deux jours plus tôt, le groupe de Detroit devait faire la première partie de The Fall. Mais c’était avant que Mark E. Smith n’annule sa venue : "on était censé ouvrir la soirée pour eux, mais pour des raisons que j’ignore The Fall ne s’est pas pointé. C’est une énorme déception pour moi", nous confie Casey, la gorge serrée, avant de rajouter un « c’est la vie » un peu vain mais qui en dit long sur le rapport viscéral qu’entretien Joe Casey à ses héros du post-punk. "Ce que je respecte le plus avec des groupes comme The Fall ou Pere Ubu, c’est que quoiqu’il arrive, ils ont continué à faire des disques. J’aimerais avoir le même genre de carrière, mais j’aimerais aussi devenir super riche. Peut-être qu’il faudrait qu’un groupe mainstream fasse une reprise de l’une de nos chansons, histoire de palper un peu", se marre-t-il.

Yeah, Whad up, Detroit?

La question de savoir si la récente sortie de Relatives in Descent, quatrième album de Protomartyr, permettra à Joe de se payer la villa d’Eminem à Rochester Hill, (dans la banlieue de Detroit) ne se pose évidemment pas en ces termes. Même si, comme le souligne Casey, chaque nouvel album de la formation post-punk du Michigan s’est, jusqu’ici, toujours mieux vendu que le précédent : "je ne sais pas si on peut parler de succès, mais c’est vrai que je suis chaque fois étonné de constater que notre musique, qui n’est pas forcément très dansante, ni même très catchy, puisse se vendre et accrocher un public. Mais c’est bien, c’est une bonne chose". 

Il n’empêche, derrière les efforts déployés par Joe Casey pour avoir l’air détaché, se cache un type aux ambitions artistiques suffisamment exacerbées pour laisser de côté un job alimentaire et se concentrer uniquement sur l’écriture d’un disque politique, mais qui brouille assez les pistes derrière un second degrés et une obscure, mais galvanisante, expression poétique pour ne pas être taxé de militant. Certains membres du groupe, dont le guitariste Greg Ahee, bossaient ainsi à plein temps dans la pub, tandis que Casey tenait la porte d’un club de stand-up à Ferndale, Michigan : "Nous avons tous perdu nos jobs, nous n’avions donc rien de mieux à faire que des chansons, lâche-t-il. A l’époque, pour enregistrer un disque, on arrivait à se voir trois fois par semaine tout au plus. Pour celui-ci, on s’est vu tous les jours. Le groupe est devenu notre seul job". 

Le visage de Staline dans les nuages 

Et il n’en fallait pas moins pour accoucher de ce quatrième album tortueux, où se mêlent références philosophiques, errances mélancoliques sous tension et regards lucides, mais jamais désabusés, sur une Amérique décrépite et schizophrène, dont les rêves de grandeurs et de gloire se sont lamentablement étalés comme Elvis sur le sol de sa salle de bain. A ce titre, le deuxième couplet de A Private Understanding - glorieux et inquiétant morceau ouvrant l’album -, sur les questionnements métaphysique du king, est un modèle de gravité poétique : "Elvis outside of Flagstaff / Driving a camper van / looking for meaning in a cloud mass / sees the face of Joseph Stalin / and is disheartened / then the wind changed the cloud into his smiling Lord / and he was affected profoundly / but he could never describe the feeling / he passed away on the bathroom floor". 

Joe Casey use ainsi de digressions stylistiques et paraboliques (comme avec cette sordide histoire de cheval empaillé pour avoir heurté la sensibilité des hommes sur Half Sister), et divague avec clairvoyance sur ce que lui inspire le sens du mot vérité à l’ère de la post-vérité, la vie à la marge de la société des artistes et des outsiders en tous genres, l’inquiétante tranquillité des villes de banlieue plombées par l’omniprésence policière et l’hyper-concentration des richesses dans un Detroit dévasté, détenus par une poignée de pourris. Autant de raisons de réaffirmer l’absolue nécessité de continuer à écouter Protomartyr en 2017.

"Tu sais, ce qu’il y a dans l’album, c’est juste ce qu’il y a dans ma tête, sans filtre et pour le pire, comme pour le meilleur", dira Joe, avant de nous souhaiter une belle soirée.

Protomartyr sera bientôt en concert en France :

22/11 - Tourcoing, Le Grand Mix

23/11 - Nantes, Pole Etudiant

24/11 - Angouleme, La Nef

25/11 - Paris, La Maroquinerie

Les Inrocks - musique

De la Spacebomb, bébé

Pour le label Spacebomb, Londres s'est déguisé en un joli coin de Virginie, calme vidéos en arrière-plan à l'appui. Curieux de voir l'architecture raide et brutaliste du nécessaire Barbican Centre arrondir ses angles, s'assouplir au contact de ces musiciens à la coule du Sud nonchalant. Car sur scène, l'équipe de Spacebomb a reconstitué son studio de Richmond, et l'orchestre-maison, le plus brillant depuis les Dap-Kings, accueille ses amis, ses visiteurs. Une quinzaine de musiciens, tous experts et même enseignants de leur instrument accompagne ainsi, sous la la houlette du boss Matthew E. White, transformé en M. Loyal, un genre de best off de ces musiques du diablotin, à mi-chemin du folk, de la soul et des dialectes du Sud. Des cordes, des cuivres et des voix de miel contribuent à l'opulence des chansons, mais n'expliquent pas leur originalité, leur modernité érudite d'histoire. La vraie force du son épais, caramélisé de Spacebomb, un son très identifiable, ce sont ces arrangements en cascade, en ricochets, fournis par le grand et discret metteur en son de ces chansons languides et excentriques : Trey Pollard. Propulsées par des musiques aussi raffinées, aussi électrifiantes, les voix peuvent s'abandonner à leur seule jouissance. Et à ce concours de ferveur, de plaisir physique, c'est Natalie Prass qui l'emporte. Marc, de Cocoon, ose l'a capella dans le vaste hall du Barbican et habite ses deux chansons avec autorité, malice et une efficacité nouvelle. Car si l'orchestre-maison, comme dans les revues soul ou rhythm'n'blues d'autrefois, reste immuable sur scène, les voix, elles, n'ont que deux chansons pour séduire. Et c'est dingue de constater à quel point cinq minutes suffisent à trier les voix, les attitudes, les ferveurs. On passera ainsi du gentillet (Charlie Fink), de l'anecdotique (Andy Jenkins), du laborieux (Howard Ivans), du désinvolte même (Georgie) au stupéfiant, au terrassant. Ainsi, outre Cocoon, Nathalie Prass ou un Matthew E. White très relax, on a adoré la prestation épique d'un Mike Scott qui, magnifiquement accompagné, retrouva la grandeur de ses Waterboys. Déjà obsédé par son récent album, on est resté baba et pas cool devant les chansons de l'Américano-syrienne Bédouine, grande femme en robe de gala. Mention spéciale à la légèreté et la classe mélodique infernale du Slow Club, à la suavité presque comique de Karl Blau presque disco. Mais la tempête est venue ce soir de Foxygen, notamment pour un Follow The Leader qui ressuscita dans ce coin gris de Londres les fantasmes d'une soul flamboyante et à yeux bleus envisagée par Bowie sur Young Americans. Follow The Leader : en barbu exalté, Matthew E. White fait un très convaincant gourou.

JD Beauvallet

Les Inrocks - musique

Le premier album de Témé Tan va vous faire voyager (sans même quitter votre chaise)

Si sa scène rap actuelle n’a plus grand chose à prouver à la France, la Belgique nous offre ce mois-ci un nouvel exemple de sa diversité avec la pop lo-fi et enjouée de Témé Tan. Partageant une éducation francophone et flamande, Tanguy Haesevoets (de son vrai nom) cultive un goût prononcé pour le fait main, mixant percussions africaines, chansons poétiques et bricolages électroniques. Entêtantes (Ca va pas la tête ? a rejoint la playlist du jeu FIFA 2018), ses chansons sont le résultats de nombreux voyages, que ce globetrotter collectionne depuis son plus jeune âge, et assemble tel un patchwork sur son premier album éponyme, sorti au début du mois d’octobre chez Titan / PIAS.

“Voyager, c’est ma deuxième passion avec la musique. “

Né à Kinshasa, Tanguy arrive en Belgique à l’âge de 6 ans. Son père étant resté au pays, il passera toutes ses vacances là-bas, voyageant seul très tôt. De ce métissage culturel et familial, Témé Tan conserve un goût prononcé pour l’évasion, développant l’âme d’un nomade, prêt à tout pour larguer les amarres et voguer vers de nouvelles contrées. Majeur, il s’envole pour le sud de l’Espagne à Grenade pour une année d'études en Erasmus, puis ça sera de long mois à sillonner l’Amérique Latine (Brésil, Pérou, Guatemala, Honduras) avant de filer au Japon. Et à chaque fois, il ne manque pas de s’immerger dans la culture musicale du pays visité : étudiant autant la bossa nova de Gilberto Gil que le Flamenco de Paco de Lucia.

“Le Brésil, c’est le seul pays où on me demande pas d’où je viens. Tout le monde pense que je suis brésilien.“

De ses voyages, Tanguy ramène des disques et vinyles mais également des enregistrements sonores grâce à son précieux dictaphone. Sur son premier album, on retrouve ainsi des samples de cris d'enfants (Ca va pas la tête ?) : “c’était des gamins qui jouaient dans la cour de l’église où s’est marié mon cousin à Kinshasa.” Ou encore des orages déchaînés sur le titre Olivia : “Je m’étais paumé dans Tokyo et c’est l’époque de la mousson.” Quant à son Coups de Griffe, il emprunte de joyeuses batucadas “ces fanfares qui défilent pendant le carnaval de Rio”.

Ses expéditions lui donnant peu à peu confiance en lui, il se lance officiellement dans son projet solo en 2009, en inaugurant son premier concert lors d’un voyage à Kyoto, expérience qui lui inspirera également son pseudo Témé Tan :

“En japonais : TE c’est la main et ME c’est l’oeil. Normalement je mets des lunettes, mais sur scène je les retire car elles tombent et je bouge beaucoup. Je me repère donc plus avec mes mains qu’avec mes yeux. Quant à TAN : c’est un surnom qu’on m’a donné à Grenade car les Espagnols n’arrivaient pas à dire Tanguy.”

Un retour aux sources

Plus récemment, Tanguy a laissé de côté les voyages exotiques pour concentrer ses recherches musicales sur la ville de son coeur et de son enfance : Kinshasa ou “ Kin la belle,” cette ville créatrice de tendance, célébrant la rumba et influençant toute l’Afrique. Renouant avec ses premiers souvenirs musicaux, il replonge dans les classiques de la rumba congolaise (Tabu Ley Rochereau, Papa Wemba et Franco Luambo), tout en suivant assidûment son actualité :

“Kinshasa reste initiatrice de nouvelles tendances comme le mouvement congotronics avec Konono Number 1 qui amplifie leur likembe, ou encore KOKOKO! C’est comme une nouvelle musique électronique, mais elle n’est pas faite avec des machines, mais des instruments de recup’.”

Et il compte bientôt retourner là-bas, invité au festival Amani (à Goma, la ville la plus proche du Rwanda) en février prochain où il désire monter une création artistique.

Le roi du lo-fi et de la débrouille

Composant essentiellement sur son ordinateur portable, ce musicien autodidacte intègre progressivement la basse, la MPC et du clavier pour étoffer ses productions. Spontané et à l'image du congotronics, il n’hésite pas à garder des prises de voix enregistrées à la va-vite sur son laptop (comme pour le titre Olivia) capturant ainsi l'instant, “car le feeling était le bon”. Et pour ses clips, Tanguy met la main à la pâte et ne déroge pas à la règle, enregistrant par exemple Sé Zwa Zo avec la webcam de son Mac, ou la vidéo de Coups de griffe avec une GoPro dans l’état de Sao Paulo au Brésil.

“J’ai envie de faire le truc quand ça me vient et pas m’en empêcher car je n’ai pas le bon micro ou la bonne caméra. Je déteste refaire des voix, et je préfère que le son soit pourri mais que le feeling soit vrai.”

Enregistré entre 2015 et 2017, partiellement en Guinée, au Congo, au Brésil et au Japon, “l’élément commun étant mon laptop et mon dictaphone que j’emmène partout”, son premier disque est fignolé en studio à Bruxelles (puis mixé par Justin Gerrish, officiant aussi pour Vampire Weekend, Ra Ra Riot…) Et l’exception de Le Ciel, où il fait appel au prometteur producteur Le Motel (collaborant aussi avec Roméo Elvis), Témé Tan y signe des productions minimalistes mais définitivement groovy. Impossible de ne pas avoir envie d'onduler du bassin à son écoute.

D’un naturel optimiste

En français dans le texte (sauf de rares exceptions sur Champion), Tanguy fait écho à son histoire et son enfance (Matiti, ravivant son plus jeune souvenir au Congo, cherchant des lucioles dans les herbes folles dites "matiti" en langue lingala), ses fantasmes de l’exotisme (Sé Zwa Zo) mais aussi ses envies de tout quitter (Tatou Kité racontant le départ brutal de son frère aîné pour un pèlerinage à pieds jusqu’au Portugal), ou encore à ses coups de gueule (“Pour Ca va pas la tête ? je me suis retrouvée en Guinée pendant l’épidémie Ebola. Au journal télévisé, on avait l’impression qu’il y avait des zombies qui se baladaient dans la rue en crachant du sang, alors que l’état gérait une épidémie du mieux qu’il pouvait en continuant d’aller de l’avant. Et de notre côté, j’avais vraiment l’impression qu’on se plaignait pour des conneries.”). Autre engagement qui lui tient à coeur, écologique celui là, Ouvrir la Cage pose des images poétiques sur une situation qui l’est beaucoup moins.

Optimiste, Tanguy confie aussi écrire ses chansons pour se remonter le moral : “j’ai vécu des gros coups durs personnels”. Le bijou pop Améthys, en est le plus bel exemple, il y célèbre la vie de sa maman :

“L'améthyste est une pierre précieuse et moi je lui donnais le surnom d’Améthys car ma mère était métisse et la première pierre qu’elle m’a offerte était cette pierre précieuse. Elle espérait que cette roche m’aiderait à méditer et à étudier, elle croyait beaucoup dans la lithothérapie.”

Et si sa mère ne peut malheureusement pas connaître la force créative que cette pierre a apporté à son fils, - comme le dictaphone qu’elle lui avait offert pour enregistrer ses cours à la fac et que Tanguy a détourné pour mettre sur bandes ses premières démos - il lui transmet cette chanson à titre posthume pour la remercier, comme un hommage.

Le premier album de Témé Tan est disponible sur Apple Music.

En concert : le 12 octobre au Mans (Complexe Jean Carmet, Allonnes), le 8 novembre à Angers (Chabada), le 17 novembre à Lièges en Belgique (Reflektor) et le 1er décembre à Chelles (Les Cuizines).

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