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31 août 2017

Revivez les concerts organisés à Paris pour la nouvelle formule des Inrocks

Quand Roméo Elvis force les voyageurs de la Gare de Lyon à rater leurs trains // Crédit @ Boby Allin

Mercredi 30 août, les Inrockuptibles ont lancé leur nouvelle formule à travers un événement spécial organisé tout au long de la journée dans les rues de Paris. Accompagnée par l’agence Romance et la Blogothèque, l’opération “Maintenant en kiosques” a dévoilé cinq concerts surprises dans différents quartiers de la capitale. En attendant de revivre cette journée en vidéos, vous pouvez découvrir les coulisses des lives de Frànçois And The Atlas Mountains, Agar Agar, Roméo Elvis, Ichon et Juliette Armanet dans l’objectif du photographe Boby Allin.

11h : Frànçois And The Atlas Mountains prennent la place de la Bastille.

13h : Agar Agar en synthèse acoustique place Saint-Michel.

15h : Bruxelles arrive. Roméo Elvis débarque… Gare de Lyon.

17h : On ride avec Ichon du côté de Jacques Bonsergent.

19h : Tête à tête avec Juliette Armanet au pied de la butte Montmartre

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Les 15 concerts de la rentrée à ne pas manquer à Paris

(c) Youtube, Wikipédia Commons (Andres Lowen, Rama)

1er septembre : Tristesse Contemporaine (La Station)

Après deux albums à la croisée entre électro et new-wave, le trio français est revenu en janvier dernier avec Stop And Start, un nouveau disque davantage minimaliste mais toujours aussi entraînant. Rendez-vous à La Station, au Nord de Paris, pour débuter le mois de septembre sans penser un seul instant à la rentrée.

Du 4 au 10 septembre : Jubilé : Les 30 ans de La Cigale

Pour fêter comme il se doit ses trente années ininterrompues de concerts, la salle du 18è arrondissement prévoit un anniversaire en grande pompe : du 4 au 10 septembre, une dizaine de concerts répartis sur cinq soirées. Au programme : Catherine Ringer (qui avait d’ailleurs inauguré la réouverture de la salle trente ans plus tôt), Amadou & Mariam, Pedro Winter, Cut Killer, Temples, The Pastels… Une semaine riche et éclectique.

5 et 6 septembre : Interpol (Trianon)

A l’occasion des quinze ans de leur mythique album Turn On The Bright Lights, les Américains d’Interpol viendront célébrer cet anniversaire pendant deux soirs d’affilée à Paris. Cultissime, et idéal pour les fans ayant loupé le coche de la tournée en 2002.

7 septembre : The Buttertones (Espace B)

Se rapprocher un peu du soleil californien sans forcément dépenser des centaines d’euros dans un billet d’avion, c’est possible. Début septembre, les cinq dandys de The Buttertones viendront réchauffer la température avec leur rock de crooners aux mélodies chevaleresques. Voyage international, et intemporel.

11 septembre : Alvvays (Point Ephémère)

Retour en terre conquise pour les cinq Canadiens d’Alvvays. A l’occasion de la sortie de Antisocialities, leur second album, le quintet fera un saut au Point Ephémère et viendra nous enchanter de sa pop rock ascendant shoegaze. Et l’on parie, sans trop de risque, qu’il ne vous faudra que quelques notes de la voix de Molly Rankin pour instantanément tomber sous le charme de ce groupe, paré pour aller très loin.

12 septembre : Oh Mu (Trois Baudets)

Derrière le pseudonyme de Oh Mu se cache Estelle Marchi, une jeune artiste au talent indéniable : qu’il s’agisse de ses dessins, ses bandes dessinées, sa musique ou les clips qu’elle réalise elle-même, Oh Mu raconte et se raconte avec une justesse et une sensibilité fascinantes. Une multitude d’univers que l’on n’a pas fini d’explorer (et c’est tant mieux).

14 septembre : Inrocks x Les Bains

Ouverture de la saison des soirées Inrocks aux Bains de Paris ! Après avoir proposé une bonne poignée de concerts l’an dernier (Myth Syzer, You Man, Noga Erez, Dream Wife, Josman et bien d’autres), les jeudis soirs reprennent de plus belle. Ce 14 septembre, la pop psychédélique de M.I.L.K, le doux shoegaze 2.0 de NOIRE et le rappeur anglais Slowthai seront de la partie. Toujours gratuit, et toujours accompagné d’un DJ set du Steady Crew des Inrocks.

14 septembre : B Boys (Espace B)

Une basse effrénée, une guitare saturée et un chant presque rappé, les punks de B Boys savent très bien y faire avec pas grand-chose. Ce trio tout droit débarqué de Brooklyn a sorti Dada, un premier album, en juin dernier. Depuis, ils sont partis à la conquête du monde, et c’est pour l’instant un véritable succès.

15 septembre : Frustration (La Station)

Après un live remarquable à Rock en Seine il y a quelques jours, Frustration viendra retourner La Station, armé de sa désormais célèbre cold wave aux accents punks. Depuis quinze ans déjà, le groupe français mené par Fabrice Gilbert a pris pour habitude de retourner chaque foule qu’il croise. Préparez-vous pour les pogos et autres jets de bières, mais surtout pour un grand moment de rock.

Du 15 au 17 septembre : Festival Smmmile (Trabendo)

Dans le cadre du festival parisien Smmmile, le rap sera mis à l’honneur puisque Mykki Blanco, Cakes Da Killa et Gnučči se partageront la scène du Trabendo le temps d’une soirée. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cet excellent plateau risque de rester dans les mémoires. Au programme également : Bachar Mar-Khalifé, Acid Arab, Requin Chagrin et beaucoup d’autres. 

20 septembre : The Drums (La Gaité Lyrique)

Désormais seule tête pensante du groupe, le chanteur new-yorkais Jonny Pierce présente le nouvel album de The Drums, Abysmal Thoughts, sur toutes les scènes d’Europe à partir de cet automne. Au programme, d’entêtantes mélodies mélancoliques et une belle dose de pop moderne.

22 septembre : First Hate (Supersonic)

Iceage, Lust For Youth, Croatian Amor, First Hate, la nouvelle scène danoise n’en finit pas de nous proposer de nouveaux talents. De passage dans la salle du 12è arrondissement, le duo First Hate viendra enchanter la capitale de sa synth-pop dark et lancinante. La B.O. parfaite d’une nuit réussie (l’événement commence à 23 h 30 et finit à 6 h !).

26 septembre : Trailer Trash Tracys (Point Ephémère)

Il aura fallu près de cinq ans à Trailer Trash Tracys pour qu’une suite à leur premier album Ester voit le jour. Aujourd’hui, c’est avec Althaea que le duo anglais refait surface, et avec la même grâce qu’auparavant. Tout ici semble venir d’un autre monde et cet album dream pop à souhait, jouant aussi bien dans le camp des mélancoliques que dans celui des extatiques, nous rappelle à quel point les deux artistes maîtrisent à la perfection les arrangements et autres petits détails. Toujours subtil, toujours dans le mille.

27 septembre : Agar Agar (La Gaité Lyrique)

Ils sont deux (Clara et Armand), ils sont jeunes et ils manient les synthés avec classe, Agar Agar est le duo français (qui chante en anglais) à suivre de très près, et à ne pas rater en live. Après avoir sillonné les festivals d’été, ils s’arrêteront à La Gaité Lyrique le temps d’un concert, avant d’attaquer la rentrée les bras chargés de nouveautés. 

29 septembre : Phoenix (Accord Hotel Arena)

Le groupe versaillais adoré outre-atlantique est de retour avec un nouvel album Ti Amo. Leur tournée internationale fera halte à Tokyo, Los Angeles, Bilbao, mais aussi à Paris. A voir, pour faire briller quelques derniers rayons de soleil et de dolce vita avant le mois d’octobre. 

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“Seppuku” de Taxi Girl, un des grands manifestes romantiques du rock français

Pochelle de l'album paru en 1982.

Paul Nizan avait raison. A 20 ans, tout vous menace de ruine : l’amour, les idées, la famille, l’ambition, le manque d’ambition. Ajoutons-y la dope, qui est le meilleur moyen de tromper l’ennui pour les jeunes gens sauvages des années 1980. Le plus sûr aussi pour se ruiner la santé. En juillet 1981, Pierre Wolfsohn meurt à 20 ans d’une overdose de cocaïne, ce qui jette une ombre sur la prometteuse carrière du groupe parisien dont il est batteur : Taxi Girl. Ange bouclé aux joues constellées de taches de rousseur, Pierre rejoint dans la légende noire du rock Billy Murcia, batteur des New York Dolls mort au même âge dans les mêmes circonstances.

Son père Jacques Wolfsohn, célèbre directeur artistique à l’origine des carrières de Johnny Hallyday, Jacques Dutronc et Françoise Hardy, vient de signer Taxi Girl en édition. La mort de son fils lui fait rompre définitivement avec le groupe. Un double coup du sort qui accélère la création du label Mankin par le trio restant – Daniel Darc, Mirwais Stass, Laurent Sinclair – et leur roué manager, Alexis Quinlin, qui se veut le Malcolm McLaren français. Mankin, résultat d’un partenariat avec Virgin Records, sera inauguré en février 1982 avec la sortie de l’album Seppuku produit par le bassiste des Stranglers, Jean-Jacques Burnel.

Frog Touch

Deux ans plus tôt, un journaliste (ma pomme en l’occurrence) fait découvrir à Burnel ce que la scène hexagonale recèle de meilleur sur une cassette faite maison. Le tracklisting inclut quelques francs-tireurs d’un balbutiant rock français tendance electro (Métal Urbain, Kas Produkt, Coma…) et de purs moments pop comme Rebop! de Marie et les Garçons ou Cherchez le garçon de Taxi Girl. Burnel en conçoit l’idée d’une compilation intitulée Frogs destinée au marché anglais avec une pochette grouillante de batraciens. Faute d’obtenir l’autorisation d’un certain label indépendant, l’album ne peut voir le jour. Reste qu’à partir de là s’ébauche l’idée d’une collaboration entre Taxi Girl et Burnel.

Plusieurs convergences existent déjà entre The Stranglers et Taxi Girl. A commencer par cette prédominance des claviers qui, dans un environnement où les guitares font la loi, détonnent sensiblement. Pourvus d’une formation classique, Dave Greenfield et Laurent Sinclair, à l’instar d’un Ray Manzarek des Doors dix ans plus tôt, donnent à la new-wave de l’époque une indéniable touche baroque. Autre coïncidence, la fascination de Daniel Darc pour la culture japonaise, notamment pour les œuvres du dramaturge et romancier Yukio Mishima, idole absolue de Burnel. Pour le titre de l’album, Daniel s’inspire de la lecture de Chevaux échappés, deuxième volume du cycle romanesque La Mer de la fertilité, où Mishima met en scène le suicide rituel des samouraïs – seppuku – à travers un personnage (Mishima s’est suicidé de cette manière à l’âge de 45 ans).

L’idée de “posséder sa mort” fascine un Darc très jusqu’au-boutiste qui, rappelons-le, s’est ouvert les veines quelques mois plus tôt lors d’un concert en première partie des Talking Heads. A l’époque, chétif et mal dans sa peau, il envisage sérieusement la pratique des arts martiaux. Même si le sujet n’est guère abordé lors de l’enregistrement avec un Jean-Jacques Burnel 7e dan de shidokan (Daniel finira par s’inscrire au dojo de maître Ignacio rue du Faubourg-Poissonnière).

La pochette réalisée par Jean-Baptiste Mondino montre une jeune fille qui, katana en main, est sur le point de se faire seppuku (une hérésie puisque seuls les hommes peuvent utiliser cette arme). Stranglers et Taxi Girl (Mirwais excepté) partagent aussi un goût certain pour l’héroïne.

Le dandy et l’occultisme

L’enregistrement débute au Studio Aquarium dans le XVe arrondissement en septembre 1981, deux mois après le décès de Pierre Wolfsohn. Commodité oblige, c’est Jet Black, batteur des Stranglers (rebaptisé Jet Le Noir), qui tient les baguettes. Philippe Le Mongne tenant pour sa part la basse.
La fascination de Daniel pour la mort festonne l’ensemble des textes de l’album. En fait, cette fascination n’a d’égal que son dégoût profond pour la vie et le genre humain. Lors de la sortie du disque, il nous confiera que les relations humaines lui sont insupportables, que la vie en société lui semble impossible. Un ressenti plus qu’une posture, qui n’est pas sans rejoindre en esprit le courant décadent anti naturaliste de la fin du XIXe siècle, dont Huysmans est la figure de proue. Un dandysme cynique qui, chez Daniel, trouve son assomption à travers l’occultisme.

Les références au satanisme sont légion sur le disque. A commencer par La Femme écarlate (nom que le maître de l’occultisme Aleister Crowley donnait à ses compagnes), qui se termine par un Notre Père enregistré à l’envers comme pour une messe noire. John Doe 85 s’inspire lui du meurtre satanique de Sharon Tate par la “famille” de Charles Manson. D’autres sources d’inspiration – films d’horreur, polar – rejaillissent dans Musée Tong ou Treizième section, faisant au final de Seppuku une sorte de voyage initiatique à travers les différentes contrées du mal.

Reste que la musique conserve, malgré le thème dominant, une étonnante fraîcheur. La même qui fit de Cherchez le garçon un tube. L’importance accordée par Burnel aux claviers de Laurent Sinclair lors du mix final tend à relativiser le rôle prépondérant joué par le guitariste Mirwais, compositeur de pratiquement toutes les musiques. Option qui toutefois donne à l’ensemble cette couleur unique dans le paysage du rock français d’alors, baroque et contrapuntique.

Disque en rouge et noir, sombre et maladif, où la voix de Darc approche en souffrance le souffle d’un désespéré, Seppuku sera à juste titre accueilli comme l’un des grands manifestes romantiques de l’époque aux côtés du Seventeen Seconds de The Cure et du Closer de Joy Division. Un rendez-vous avec son temps certes, mais pas avec le succès. Ensuite, Daniel Darc a renié les textes de cette période. Ce que l’on comprend s’agissant d’une âme qui se mettra bientôt en quête de lumière et de rédemption. Parlant de Huysmans après la lecture d’A rebours, Baudelaire prédisait qu’un jour il aurait à choisir entre “la bouche d’un pistolet ou les pieds de la croix”. Daniel, lui, choisira la croix.

Cet article est extrait de notre hors-série “Les 100 meilleurs albums français” à retrouver en kiosque et dans notre boutique en ligne.

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Les emo-kids sont de retour, et ils s’apprêtent à conquérir le monde

Celles et ceux qui ont grandi dans cette zone de turbulences stylistiques que l’on appelle les années 2000 ont forcément été confrontés à un questionnement identitaire incontournable : “Suis-je un(e) emo-kid ?” Une forme de panique existentielle généralement ressentie à retardement, au moment de rompre définitivement avec cette vieille pile de CD estampillés Blink-182 ou Linkin Park. Les plus énervés de la secte n’ont jamais douté, et certains attendent encore la reformation de My Chemical Romance en errant les bras en croix devant les deux dernières boutiques de cosplay de Bastille.

Si le hip-hop a depuis longtemps absorbé l’essentiel des motifs propres aux autres musiques populaires du XXe siècle, il est intéressant de constater comment la nouvelle vague de rappeurs s’approprie les codes emos du début du XXIe. Ces héros du disque immatériel s’appellent Lil Peep, Lil Uzi Vert, Lil Yachty ou XXXTentacion. Leurs tatouages et coupes de cheveux fluos pourraient leur assurer un abonnement à vie à la fashion week de Gotham City, mais c’est bien de notre côté de la réalité qu’ils imposent un spleen nihiliste fascinant, tout en exaltant la fluidité de leurs identités multiples.

Des stage-divings vertigineux de Lil Uzi Vert aux beignes de loubards distribuées par XXXTentacion, de l’absence de technique revendiquée par Lil Yachty au double tweet magique publié par Lil Peep lors de son coming-out (“yes, I’m bi sexual”/“who wants a kiss”), les idoles du rap d’aujourd’hui trouvent dans les réseaux sociaux le média idéal pour séquencer les épisodes de leur surexistence.

La torpeur, l’excitation et les phénomènes d’identification qui suivent l’écho d’hymnes comme XO TOUR Llif3 ou Look at Me rappellent à s’y méprendre le délire déjà vintage de la première vague emo. Reste à savoir si cette inquiétante mais non moins addictive B.O de la dépression ado survivra mieux au passage des années.

Azzedine Fall

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Du détournement fun à la politique: plongée dans le business des fausses pubs

La fausse pub pour la fausse World Company “Everything Now Corporation” imaginée par Arcade Fire pour lancer son vrai nouvel album (capture d'écran)

Le nouvel album d’Arcade Fire, Everything Now, est tout entier pensé autour du détournement publicitaire. Lors d’un concert pour lancer l’album à Brooklyn fin juin, Win Butler était drapé de fausses pubs ; autour de la scène, on voyait des affiches pour une fausse marque de céréales, “Creature Comfort”, et des faux logos pour chaque titre : “Infinite Content”, “Sign of Life”… Arcade Fire en a remis une couche pour sa promo télé, au Late Show de Steve Colbert, le 3 août. Avant leur passage, le téléspectateur a dû regarder la pub d’une fausse entreprise, la “Everything Now Corporation” (“Tout, tout de suite. Les deux mots les plus importants du vocabulaire anglais” dit la pub.)

Le spot, avec son atmosphère faussement utopique, fait penser à du Paul Verhoeven. C’était un doigt d’honneur à Amazon : Everything Now est une espèce de World Company prête à pourrir la société pour apporter la gratification immédiate au consommateur paresseux – et forcément complice. Le groupe pousse très loin le délire. Avant leur passage, la boîte fantôme Everything Now a envoyé à Colbert un polycopié, comme écrit par une équipe d’avocats d’affaires. Everything Now exige que Colbert fasse le placement produit d’un energy drink, face caméra, avant le concert (Colbert s’est exécuté et a partagé le document sur twitter).

Du “subvertising” ?

On peut voir ce lancement d’album comme une nouvelle étape de la longue histoire du détournement de marques par les artistes. Chez Warhol et ses soupes Campbell’s comme pour Arcade Fire et sa fausse World Company, on détourne une marque, vraie ou non, comme un tremplin pour l’autopromotion – et dans le cas d’Arcade Fire, pour partager des valeurs anti-marchandes et entretenir une connivence avec son public.

Arcade Fire statement re: Tannis Wright / social media. @pitchfork @stereogum @consequence @NME @RollingStone pic.twitter.com/ntFneFFanE

— Arcade Fire (@arcadefire) August 10, 2017

“Ça ressemble à du subvertising”, pour Karine Berthelot-Guiet, directrice du CELSA-Paris-Sorbonne : un courant artistique qui détourne la publicité, apparu aux Etats-Unis dans les années 90. Quand Arcade Fire produit une fausse pub de boîte de céréales pour faire sa promo sur Youtube, la chercheuse en sciences de l’information et de la communication y voit une référence à “Fat Tony”, une mascotte de l’artiste Ron English, qui a détourné le tigre des céréales Frosties en le rendant obèse, et au brandalism, l’acte de détériorer un objet publicitaire. Un concept que la pub récupère à son profit : par exemple, quand E. Leclerc, pour contrer les pubs taguées dans le métro parisien, ajoute à ses affiches des slogans soixante-huitards détournés au marqueur : “Il est interdit d’interdire de vendre moins cher.”

Le business des liens recommandés

Il arrive que les consommateurs abîment ou détournent une pub pour s’exprimer. Que des fausses pubs infiltrent les médias pour détériorer une démocratie, c’est beaucoup plus rare. Ça s’est pourtant passé en 2016 aux Etats-Unis. Sur Internet, des liens publicitaires en bas d’articles sérieux renvoyaient sur des tas de petits sites ou blogs, générateurs de fake news politiques. Des mastodontes de l’info comme CNN ou Buzzfeed ont sponsorisé, malgré eux, des sites de propagande pro-Trump. Les liens diffamatoires sur Hillary Clinton remportaient un ratio de clics exceptionnel. Vous pouviez lire une enquête politique fouillée puis tomber en bas de page, entre deux liens renvoyant à des slideshows sur la chirurgie des stars, sur un titre politique accrocheur : “Après avoir lu ça, vous ne voudrez plus voter Clinton!”, “Les photos que le clan Clinton ne veut pas que vous voyiez”, etc.

La pub sur le net a longtemps eu du mal à pénétrer les cerveaux  – franchement, qui aime les pop-ups ? La solution passe par une subtile fusion entre pub et info. D’abord avec le native advertising, mais surtout les “plateformes de recommandations de liens sponsorisés” (tous les “Autour du web” qui ont fleuri en bas des pages ces dernières années, par l’intermédiaire de nouveaux poids lourds du web comme Outbrain – dont Les Inrocks sont partenaires.) “Charlotte Gainsbourg : pourquoi elle a renoncé à la chirurgie esthétique”, “4 aliments que les chirurgiens déconseillent absolument après 45 ans”, “Pourquoi faire isoler ses combles perdus ?”…

Vous avez certainement déjà vu passer ces titres accrocheurs à la fin d’un article. En quête de revenus sur le web, la plupart des médias européens et américains travaillent main dans la main avec des entreprises comme Outbrain, Revcontent ou Taboola pour booster leurs revenus. Le principe est simple : sur le côté ou en bas de chaque article, une rubrique vous propose une série de liens internes au site, ou externes redirigeant ainsi vers d’autres médias ou des contenus publicitaires. Pour ce faire, la plupart des grands médias – CNN, le New York Post, Fox News mais aussi Le Monde, Libération Le Figaro, Radio France – ont choisi Outbrain.

Créée à New York en 2006 par les Israéliens Yaron Galai et Ori Lahav, l’entreprise est aujourd’hui installée dans 17 pays, et génère 200 milliards de pages recommandées aux internautes chaque mois, touchant ainsi près de 557 millions de visiteurs. Rien que ça. Grâce à un panel d’algorithmes puissants, Outbrain se targue de recommander “du contenu intéressant, pertinent et digne de confiance”.

Le système prend alors en compte les préférences de l’internaute sur le site en question, mais aussi son comportement sur le web (ce qu’il partage sur les réseaux sociaux, les sites qu’il consulte régulièrement, ce qu’il consomme…), et enfin, ce qui marche le mieux en temps réel. Si la plateforme ne finance que les plus gros médias, il existe aussi un modèle gratuit pour les sites amateurs comme les blogs.

Etats-Unis : le danger des fake news

Ces liens sponsorisés restent gentillets en France quand ils touchent à la politique. “On a beaucoup de viralité, de petites phrases, de mèmes, constate Karine Berthelot-Guiet. Il y a un travail classique qui relève de ce qui s’est toujours fait en France avec la satire.” Aux Etats-Unis, ça a sérieusement dérapé vers la calomnie. “Les liens sponsorisés redirigent vers des histoires fabriquées, des pure fake news”, explique Tom O’Guinn, prof de marketing à la Wisconsin School of Business. Si la manière traditionnelle de faire campagne aux Etats-Unis reste de bombarder les Américains de spots politiques à la télé entre deux pubs pour une lessive ou une pizza, “ces spots de campagne coûtent très, très cher, remarque O’Guinn, alors qu’à l’inverse, l’achat de liens ne coûte pas cher du tout. Les pubs sont toujours plus précises, plus ciblées grâce aux médias sociaux et aux avancées analytiques.”

Aux Etats-Unis, la communication politique est la moins régulée des formes de publicité. Contrairement à la France, on peut dire pratiquement n’importe quoi pour dénigrer un candidat sans tomber sous le coup de la loi. It’s the free speech, stupid ! Les tribunaux font la différence entre le “discours politique”, où la libre expression est reine, et le “discours commercial”, pour vendre une voiture ou une lessive. Tordre la réalité d’un produit, c’est risquer une sanction sévère. Mais assurer qu’Hillary Clinton est un espion russe adepte du travestissement “n’est presque jamais poursuivi dans les tribunaux”, assure O’Guinn.

Et si aux Etats-Unis, la loi autorise les partis politiques à “acheter du trafic”, en France, c’est totalement interdit par l’article L47 du code électoral. Outbrain France fait très attention à la qualité et à la provenance des liens, et les sites avec lesquels ils travaillent.

“Nous ne monétisons que des grands sites parce qu’on ne veut pas que des annonceurs soient recommandés sur des sites de mauvaise qualité”, nous explique François-Xavier Préaut, directeur commercial de Outbrain France. Ici, vous aurez peu de chance de tomber sur des liens qui vous dirigent vers des arnaques ou des fake news. Et pour cause, “on ne peut pas se permettre que nos clients soient associés à des sites malveillants”, insiste -t-il.

Le système semble bien huilé. Même si, bien sûr, le risque zéro n’existe pas. “Oubrain joue avec des millions de liens, donc oui, de temps en temps il arrive que des choses passent entre les mailles du filet”, admet François-Xavier Préaut. Contrairement à certains de ses concurrents, Outbrain déploie des moyens importants pour proposer une expérience de qualité à ses utilisateurs : une équipe de 20 personnes opérant une revue continue des liens recommandés, des outils de contrôle, et une étroite collaboration avec l’autorité française de régulation publicitaire.

“Le public français est réputé super anti publicité”

“Au fil des ans, Outbrain a affiné leur système. Et le public français est réputé super anti publicité. L’entreprise a dû s’adapter au public français”, note la chercheuse Karine Berthelot-Guiet. Un constat qui explique notamment le succès des bloqueurs publicitaires – Adblock en tête – dans l’Hexagone : 34 % des internautes français l’utilisent, pour une moyenne mondiale égale à environ 18 %.

Le service de recommandation de contenus a d’ailleurs passé un accord avec Adblock Plus afin de figurer sur une liste blanche, qui laisse passer les publicités Outbrain. “L’arrivée des bloqueurs publicitaires a permis de repenser le marché de la publicité en profondeur, souligne François-Xavier Préaut. C’est un peu comme la pollution finalement, sans elle, on aurait jamais commencer à réfléchir à l’après-pétrole.”

Pour Thomas O’Guinn, l’achat d’encarts sur internet rend les dérapages possibles et même inévitables à l’heure du Big data. A mesure que les marques et les partis utilisent les données des réseaux sociaux de plus en plus finement, les opportunités de manipulation vont se multiplier.

“Je connais peu le cas de la France. Mais ici aux Etats-Unis, on peut cibler la population ville par ville, quartier par quartier, nuancer suivant l’heure de la journée, le lieu exact où vous vous trouvez, etc. Votre smartphone collecte tellement de datas sur vous… Les compagnies peuvent lire vos emails tout à fait légalement. On peut utiliser des algorithmes et l’intelligence artificielle pour vous envoyer, à vous parmi 320 millions de personnes, au bon moment, la bonne histoire – qu’elle soit vraie ou fausse.” Sans oublier que le nom du président actuel renvoie à une marque qu’il possède. La marque, son incarnation par une personnalité de talk show, et l’homme politique ne forment plus qu’un.

O’Guinn reste circonspect sur l’infaillibilité du système français, et pense que d’autres pays sont menacés. “Les campagnes de désinformation ont touché beaucoup, beaucoup de pays depuis des décennies. La différence, c’est qu’une bonne campagne de désinformation ne se fait pas remarquer…”

Mais qui est finalement responsable de la confusion aux Etats-Unis ? Les grands sites d’infos, qui ont laissé leurs pubs de bas de page ternir leur réputation pour se maintenir à flot ? Facebook et Google, qui ont laissé les fake news devenir virales et rapporter de l’argent à leurs créateurs cyniques (jusqu’à 10 000 dollars par mois selon un blogueur interrogé par le LA Times) ? Les plateformes de sponsors de liens, pas assez vigilantes ?

“C’est triste, soupire O’Guinn, mais je crois qu’on est tous responsables. Les Américains forment un corps électoral fainéant, mal informé, et de plus en plus divisé entre les côtes et l’intérieur. La base électorale de Trump, avec beaucoup de non-diplômés, est une victime de choix. Surtout, nous n’échangeons qu’avec ceux qui sont d’accord avec nous… Si ça va empirer ? Grands dieux, j’espère que non. Mais c’est très probable.”

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Ali Danel, un hommage touchant et hardi à la chanson métissée

Un vent grisant venu du Nord s’apprête à souffler sur la scène francophone avec l’arrivée de ce jeune loup de mer, Ali Danel. Adoubé par la prolifique famille de la chanson francophone La Souterraine, ce songwriter de 22 ans nous dévoile une première mixtape qui respire le voyage et les grands départs. Normal pour un artiste installé au Havre (la ville portuaire fêtant au passage ses 500 ans cette année) et qui doit regarder passer les cargos toute la journée : “On a l’impression d’y voyager en permanence, c’est très inspirant”.

Et si Ali Danel vient plutôt du registre garage rock, il s’amuse ici à revisiter la chanson exotique, de la bossa aux percussions africaines, sans aucune prétention et avec la plus grande fraîcheur créative. Pour ce premier essai, il nous en donne la preuve avec 10 compositions bigarrées : certaines originales, d’autres adaptées (Paul Eluard), des hommages (Gainsbourg, Francis Bebey) ou reprises (Télédétente 666) et marquées par de savoureuses collaborations, “prenant le temps de découvrir de nouveaux univers avec chaque ami.”

La mixtape est en écoute et en avant-première ci-dessous :

et ses ami.e.s by Ali Danel

“Ma démarche est de faire des cocktails avec les musiques qui me parlent”

“Un hommage au métissage” voilà comment résumer avec élégance cet ouvrage né des expériences en chambre d’Ali. Bouclée l’été dernier, sa mixtape est composée entre la maison de ses parents, son appart du Havre et nouvellement une résidence d’artiste au Tetris (la Salle de Musiques Actuelles du Havre), puis enregistrée à domicile dans un “tout petit home studio”. Elle semble pourtant venir d’ailleurs, d’un pays à la végétation luxuriante, aux plages de sable noir et transpirant la vanille et le poisson grillé sur la plage. C’est dans ce décor paradisiaque, qu’Ali vient nous conter de sa belle voix grave ses aventures de navigateur fantasque, aventurier dilettant ou explorateur dandy.

Pour l’accompagner dans cette escapade, il convie son frère musicien Clément Doche, son batteur et ami de lycée Winston (sur Chansons d’Ecoliers), et Clémence avec qui il mène le duo Mehaa (Au Pays du Soleil, La Nuit qui Vient). C’est avec eux qu’il grandit dans la petite bourgade de Thourotte située en Picardie, ce “bastion d’irréductibles communistes”. La bande s’y forge une culture musicale solide et underground notamment grâce au grand frère d’Ali, Cyril, à la tête du label havrais Major Asinus.

Un hommage à Gainsbourg, Francis Bebey, George Moustaki et Paul Eluard…

C’est d’ailleurs son grand-frère Cyril qui lui conseille de reprendre le Soleil Nord Est du groupe de synth-punk strasbourgeois Teledetente 666, après les avoir vu en live dans un squat de Rouen. En s’inspirant de Mauvaises Fréquentations de Katerine (“un de mes albums préférés”), Ali Danel l’adapte avec talent : muant son riff très noise en bossa nova.

“On a plutôt l’habitude de groupes noise ou punk qui reprennent de la variété pour la rendre dark. Je suis tellement punk que je fais l’inverse !”

Pour L’île aux Fleurs, c’est son autre frangin, Clément, qui signe la mélodie sous le délicieux soleil caribéen de la Martinique, où ce dernier vient de s’installer (et depuis lequel Ali Danel répond à notre entretien), entre déclaration d’amour et message d’adieu à la métropole. Et c’est peu de dire que tout est une affaire de famille chez Ali ! Pour A Peine Défigurée, ce n’est autre que sa mère qui lui recommande l’oeuvre de Paul Eluard, un de ses poètes favoris et à “l’écriture légère, immédiate, digeste.” Inaugurant la mixtape, cette adaptation qui sent bon les tropiques et secouées de multiples percussions, n’a pas fini de vous trotter en tête. Le refrain “Adieu Tristesse, Bonjour Tristesse” devenant peu à peu le refrain préféré de cette rentrée.

“Ma mère m’a fait lire ce poème, et la musique m’est venue instantanément à l’esprit. J’ai filé dans ma chambre, une heure plus tard le mix était terminé. Je pensais que c’était gonflé d’avoir touché à Paul Éluard, je n’osais pas trop le faire écouter, mais j’ai eu des retours inattendus”

Ali n’hésite pas non plus à s’attaquer au temple de la chanson française en signant Guadalajara (ville mexicaine) en hommage au Viva Villa de Gainsbarre, et dont il reprend l’idée de la flûte traversière.

Plongeant dans la faune et la flore de Sanza bonheur, on découvre un hommage instrumental à peine caché au Sanza Tristesse de l’immense Francis Bebey – découvert par Ali il y a deux ans chez Born Bad Records. Se nourrissant de l’approche expérimentale du camerounais, de son côté “do it yourself de la production”, Ali se libère des contraintes de studio, cet artiste avant-gardiste lui donnant envie d’enregistrer et de mixer lui même sa musique, en toute autonomie.

“Que de magnifiques et improbables ambiances dans l’oeuvre de Bebey ! Une impression de redécouvrir la musique, voire même un continent imaginaire.”

Enfin la mixtape nous dit adieu avec grâce sur La nuit qui vient s’inspirant de Georges Moustaki et de son titre Le Temps de Vivre. On tombe sous le charme fou de ce duo masculin féminin, entre Ali et Clémence (Mehaa), qui nous invite à profiter de l’instant présent, d’une nuit de délices, comme isolée du reste du monde et de cette époque cinglée.

“Sans projet, et sans habitude, nous pourrons rêver notre vie (…) Tout est possible, tout est permis”. Georges Moustaki

En concert : le 19 septembre au Petit Bain et le 30 au festival Kiosquorama. Toutes les dates sont ici. 

Mixtape Ali Danel et ses ami.e.s : sortie officielle le 1er septembre. Disponible en pré-commande en ligne.

Les Inrocks - musique

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