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30 août 2017

En 2007, Arcade Fire sort “Neon Bible” : “Il y a beaucoup d’idées en circulation dans ce groupe”

© Benni Valson

On attendait fébrilement ce retour d’Arcade Fire, en n’écoutant pas les oiseaux de mauvaise augure qui évoquaient la fin de l’état de grâce qui portait le groupe depuis Funeral. Plutôt que de travailler à devenir U2 (ce qu’on avait pu craindre légitimement après une reprise assez calamiteuse de Love Will Tear Us apart de Joy Division partagée l’an passé avec la bande à Bono), Arcade Fire a préféré prendre le large, se retirer une année entière à Montréal, pour y polir son indépendance, à l’abri du monde.

C’est dans une église transformée en studio d’enregistrement et baptisée The Church que le groupe a travaillé tout au long de 2006 sur Neon Bible, son nouvel album. Une église dont les portes ne se sont ouvertes qu’à de très rares reprises, et pour ne laisser pénétrer qu’une poignée d’amis (Owen Pallett le génie discret de Final Fantasy ou Hadji Bakara des excellents Wolf Parade), simplement la famille (la maman de Win Butler, qui est venue jouer de la harpe), ou quelques rares invités triés sur le volet (Bob Johnston, mythique producteur de Dylan et Cohen ou deux trompettistes de Calexico).

Puis le groupe est parti à Budapest pour enregistrer en compagnie du fils d’Arvo Pärt les choeurs et cordes qui manquaient à la chair du disque. Aujourd’hui enfin dévoilé (le net a déjà été généreux, et Dieu sait qu’Arcade Fire ne lui en voudra pas après avoir été porté par lui), Neon Bible se révèle dès la première écoute comme nettement plus âpre que son prédécesseur, dispensant lumière et énergie avec beaucoup plus de parcimonie.

Là où Funeral se recevait en pleine poire, en plein cœur, Neon Bible va lui tout simplement se chercher. A l’exception d’Intervention, hit semi-biblique, ce nouvel Arcade Fire regorge en effet de titres à double détente, comme Black Mirror, Ocean of Noise ou encore l’intrigant Black Wave/Bad Vibrations.

Là où Neon Bible pourrait pourtant rejoindre Funeral, c’est lorsqu’il ne laisse entrevoir jalousement son paroxysme que sur la fin. D’abord il y a l’évident et joyeux The Well and the Lighthouse, puis (Antichrist Television Blues) sous influence springsteenienne inconsciente, suivi de Windowsill sur lequel Butler martèle un “I don’t wanna live in America no more” lourd de sens.

On y retrouve aussi le classique scénique No Cars Go, réenregistré pour transcender son énergie adolescente et en faire un morceau que Bowie aurait rêver d’écrire pour les kids de la terre entière. Pour finir, My Body Is a Cage, qui termine dorénavant les concerts du groupe, met à nu tout le talent de songwriter de Win Butler.

Un Win aux cheveux très courts qui, au lendemain d’un des concerts londoniens du groupe, a accepté de revenir seul sur le grand retour aux affaires d’Arcade Fire. Posé, calme, même beau quand il détache lentement ses mots, le Win Butler que l’on découvrira ici joueur de basket et fan transi de l’immense Roy Orbison.

D’une humilité presque larguée, il est l’anti rock-star absolue, évoquant avec plus de fièvre ses balades dans la campagne que les orgies jet-set auxquelles le groupe, statut oblige, est désormais invité. Car depuis Funeral et son ahurissante infection virale dans les tréfonds d’Internet, c’est toute une génération de groupes romantiques et lyriques qui s’est levée. Arcade Fire est ainsi devenu une influence universelle et revendiquée : ceux qui n’y voyaient qu’un feu de paille devront s’habituer à ce grand incendie.

Cela te fait du bien d’être enfin sorti du studio, de remonter sur scène ?
Win Butler – Nous sommes un groupe de scène, et c’est une partie du boulot qui commençait à nous manquer. Nous aurions pu donner des concerts pendant que nous travaillions sur les chansons du nouvel album, mais avec Internet aujourd’hui, les rumeurs ou autres infos se propagent tellement vite que nous avons préféré y renoncer, et je pense que c’était plus sain pour nous.

Vous êtes-vous senti à côté de la vie normale pendant que vous étiez en studio ?
Au contraire, c’est la période la plus normale que j’ai vécue depuis des lustres. The Church, l’église que nous avons transformée et dans laquelle nous avons enregistré la majeure partie du disque, ne se trouve qu’à quarante cinq minutes de Montréal. Nous parvenions à travailler deux ou trois semaines d’affilée, puis à prendre une semaine de repos quand ça s’imposait, pour que chacun puisse se ressourcer et travailler de son côté.

Le planning était assez souple, afin de laisser aussi le temps aux chansons de décanter. Nous avons installé un piano et une batterie dans la maison que Régine et moi venions d’acheter, pour pouvoir traduire chacune de nos idées et passer sans aucun problème de la maison au studio. Notre vie, pendant l’enregistrement, a été finalement assez tranquille…

Combien de temps a duré l’enregistrement ?
Nous avons commencé à enregistrer des demos fin 2005, mais les travaux pour The Church n’ont été terminés qu’en mars 2006, et c’est là que le travail a pu débuter réellement. En comptant de façon assez large, il nous a fallu plus d’un an.

Ces travaux vous ont-ils permis d’évacuer la pression relative au deuxième album ?
Pour moi, il est capital de mener une vie normale quand on enregistre. Le quotidien doit entourer la musique, et vice versa. Nous avons acheté The Church parce que nous avions besoin de place, d’un endroit éloigné de la ville pour faire de la musique et y enregistrer des disques. J’avais quitté les Etats-Unis pour venir m’installer à Montréal en partie pour des raisons liées à la musique. Je savais qu’il était possible d’y jouer de la batterie jusqu’à trois heures du matin sans être ennuyé. Aujourd’hui, je serais incapable d’y renoncer.

Pourquoi être allé enregistrer les parties de cordes en Hongrie ?
J’avais fait un voyage en Europe après mes études, et Budapest était de loin la ville que j’avais préférée. Je voulais y retourner, et je savais que pour enregistrer des cordes, il y avait beaucoup de salles et d’orchestres de qualité. Là-bas nous avons travaillé avec le fils d’Arvo Pärt, qui est ingénieur du son. Les musiciens étaient un peu étonnés quand ils ont vu nos partitions, car nous avons tendance à écrire les choses à notre façon (rires).

Vous étiez complètement inconnus avant d’enregistrer “Funeral”. Aujourd’hui, l’attente est énorme autour de “Neon Bible”.
The Church se situe dans une toute petite ville à l’extérieur de Montréal, où personne ne nous connaît. En une année, cinq personnes m’ont reconnu dans la rue (rires)… Quand j’y pense, tous les groupes qui m’ont vraiment marqué, je les ai découverts à peu près vingt ans après qu’ils ont cessé d’exister… J’ai gardé ça dans un coin de ma tête tout au long de l’enregistrement. Je m’efforçais de ne jamais penser aux six mois qui allaient suivre la sortie du disque, ni à toute cette attente qui, je le savais déjà, allait modifier la perception que beaucoup auraient de ce deuxième album.

Tu n’étais pas forcément préparé au succès qu’a rencontré “Funeral”. Comment as-tu vécu cette pression ?
Je ne vois pas en quoi le succès peut ou doit être synonyme de pression. Répondre douze heures par jour au téléphone dans un centre d’appel ou travailler à l’usine, ça c’est de la pression. Mais gagner sa vie en faisant de la musique, je ne vois vraiment pas. Je suis un des mecs les plus chanceux sur Terre : je suis payé pour expliquer dans mes chansons comment je vois le monde.

N’as-tu jamais été tenté de te laisser happer par la célébrité ? T’es-tu déjà amusé à te retrouver au milieu de personnalités très connues ?
A Los Angeles, je me suis laissé aller à une ou deux soirées comme celles-là. Un jour, nous nous sommes retrouvés aux Grammy Awards au milieu de tout ce que la musique compte de vedettes et nous faisions des commentaires sur le buffet au milieu de toutes ces stars : “Oh, le gâteau à l’ananas est délicieux, tu devrais goûter.” Mais pour moi, ces moments-là, c’est comme d’aller sur la Lune pour se rendre compte que la gravité n’est pas la même. Ce genre d’expérience a le mérite de te montrer à quelle vitesse le cerveau est à même de s’adapter à ce genre de situation, c’est effrayant.

Je me souviens, à la fin de notre première tournée américaine, nous sortions d’une série de petits concerts dans le Midwest, dans de toutes petites salles, et nous sommes arrivés sur la Côte Ouest au moment où les ventes de Funeral commençaient à exploser. Le soir de notre arrivée à San Francisco, nous avons appris que toutes les places pour le concert s’étaient vendues en cinq minutes. Et nous ne savions pas comment prendre ça. Au début, on faisait des vannes. Puis c’est devenu normal de faire des concerts sold out un peu partout, et on a arrêté d’en rire. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réaction face à ce genre de situation, chacun s’adapte comme il peut.

Je me souviens quand David Byrne est venu à notre premier concert new-yorkais. Il s’était pointé en vélo à la salle de concert, il était assis à côté d’une poubelle et on parlait avec lui, et on sentait à chaque moment que c’était un mec normal qui avait su garder les pieds sur terre. Beaucoup de noms de producteurs assez prestigieux ont été cités avant que vous n’entriez en studio.

Pour Cold Wind, un morceau écrit pour la bande-son de la série Six Feet Under, nous avons enregistré avec Chris Thomas, un producteur qui avait travaillé avec Pink Floyd, les Sex Pistols et Pulp sur Different Class, un disque que j’adore. C’était très intéressant de travailler avec lui, mais ce n’était pas naturel pour autant. C’était comme s’il y avait eu un capitaine de trop autour du gouvernail. Je pense que c’est là que nous avons réalisé que nous produirions ce deuxième disque nous-mêmes…

Bob Johnston, producteur de Johnny Cash, de Dylan, de Cohen, est pourtant venu vous voir quelques jours en studio.
Nous voulions simplement le rencontrer et lui poser des questions. Quand on voit tous les disques qu’il a produits, on ne peut qu’avoir envie de lui poser des questions, non ? Il nous a expliqué ce qu’était un producteur, quel devait être son rôle face à la machine que représente l’industrie du disque. Il nous a raconté des tonnes d’anecdotes : à son époque, être producteur, c’était veiller à ce que les musiciens soient au studio, brancher les micros et dire aux mecs de commencer… Aujourd’hui, le métier a vraiment évolué, le travail est plus en rapport avec la texture sonore. Mais c’était bon d’entendre toutes ces anecdotes…

Le fait de refuser de travailler avec un producteur, n’est-ce pas aussi pour éviter de se priver du bouillonnement qui règne au sein du groupe ?
Il y a beaucoup d’idées en circulation dans ce groupe, et nous savons comment gérer ce flux. Le fait que quelqu’un d’autre intervienne ne serait pas forcément une bonne chose. Nous avons une relation très forte, nous fonctionnons un peu comme une famille, nous créons nos propres instances de décision.

Comment gérez-vous les conflits ?
Ils sont indispensables au sein du groupe. Sans ça, il n’y aurait pas de passion, pas cette force qui nous pousse tous dans la même direction. Parfois, les conflits sont violents, les tensions réelles, mais tout le monde a son mot à dire, et personne n’a le monopole de la mauvaise humeur au sein du groupe. En général, ça se passe en douceur…

Le fait de posséder son propre studio, et donc de ne pas être contraint par une limite de temps, n’est-ce pas aussi un danger, le risque de devenir ultraperfectionniste et maniaque ?
Nous étions très conscients de ça, et nous nous sommes fixés le plus de limitations, de restrictions possibles. Nous savions en permanence combien de temps il nous restait, qu’à Noël tout devait être fini. L’ambiance était assez saine. Mais il est certain que je pourrais très bien essayer de faire mon Pet Sounds et passer six mois à enregistrer des voix. Mais pour sa propre santé mentale, il faut apprendre à vivre avec les chansons qu’on écrit, mêmes imparfaites, à les laisser nous échapper une bonne fois pour toutes.

Es-tu aussi intense dans la vie, ou est-ce que ce type de comportement est exclusivement réservé à la musique ?
Oh non, je suis comme ça dans la vie aussi. Quand je joue au basket avec mes amis sur les playgrounds de Montréal, je ne laisse rien passer non plus. Je me suis trimballé pendant des mois avec une énorme cicatrice sur le front vous auriez dû voir ça. C’est un ami de Sarah, notre violoniste, qui m’avait collé son coude dans le front sur le terrain, le sang pissait partout… J’adore jouer au basket-ball pour m’oublier, perdre mes réflexes et en retrouver d’autres qui ne sont guidés que par l’instant.

Parviens-tu à vivre sans penser à la musique ?
Oui, j’y arrive. J’aime beaucoup dormir. J’aime passer du temps au café qui fait le coin de ma rue à Montréal sans savoir ce que je vais faire du reste de ma journée. Cet été je suis parti faire du rafting dans l’Idaho, au milieu de nulle part. Je ne pensais qu’à ce que j’étais en train de faire sur le moment. Je donne un coup de pagaie. Je mange un sandwich. Je n’avais pas vécu ça depuis longtemps.

Après l’année de tournée qui a suivi “Funeral”, as-tu eu du mal à reprendre une vie normale à Montréal ?
Régine et moi vivions au-dessus d’un bar qui passait sans arrêt la bande originale de Grease, donc la première chose que nous avons faite à la fin de cette tournée, c’est de déménager.

Quand vous avez commencé à enregistrer “Neon Bible”, avez-vous parfois eu peur de ne pas retrouver l’énergie que vous aviez sur “Funeral” ?
L’énergie qu’il y a dans une chanson est déterminée par la chanson elle-même. Et je pense qu’on ne choisit pas vraiment les chansons que l’on écrit. On n’a pas vraiment de contrôle sur son inspiration. Je sais que pour ce deuxième album, ce n’était pas du tout la même que sur Funeral, pas du tout (long silence)… (Antichrist Television Blues), par exemple, c’est une chanson qui m’est arrivée je ne sais pas trop comment…

Elle rappelle Bruce Springsteen ?
J’aime beaucoup Springsteen. Mais je ne crois pas que ce soit inspiré par lui. Simplement je n’arrêtais pas de jouer des morceaux de blues à Régine après avoir écouté un coffret qui s’appelle Goodbye Babylon avec plein de vieux morceaux du Delta enregistrés depuis les années 1920. Je pense que les chansons de Springsteen viennent de là aussi, et puis qu’elles viennent aussi de Dylan qui a écouté ce genre de choses bien avant nous. Mais j’entends beaucoup de Roy Orbison sur cette chanson aussi. Il a été une des grandes influences sur ce disque, je l’ai beaucoup écouté au moment où j’écrivais pour l’album.

Ta mère a participé à l’enregistrement du disque. Orbison, Dylan, Springsteen, ce sont des musiciens que tu as découverts grâce à tes parents ?
J’ai plutôt découvert ça sur des radios qui ne passent que des vieux tubes. Je n’ai jamais supporté les radios qui jouent du rock alternatif. Ma mère est harpiste, donc ce n’est pas elle qui m’a initié à cette musique. Elle avait beaucoup de musiciens autour d’elle. Ils avaient même un show dans les années 1970. Du côté de mon père, c’est totalement différent. Mon grand-père paternel construisait des bateaux. Il vivait sur la côte, dans le Maine. C’était le genre de type à écouter Bach, et il disait toujours ne rien comprendre à ce que je faisais. Il disait à ma mère que musicien, ce n’était pas un vrai métier, qu’elle faisait de l’entertainement, et moi je m’engueulais avec lui et je disais que construire des bateaux c’était quoi, sinon de l’entertainement. Il lisait le New Yorker chaque mois. Et le jour où il y a vu le nom d’Arcade Fire, il s’est mis à trouver ma musique super. Il est subitement devenu notre premier fan, c’était si touchant. Il est mort il y a six mois. Il avait 96 ans.

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30 ans ! Retour sur la genèse du beau “Darklands” de The Jesus And Mary Chain

Extrait de la pochette de "Darklands" sorti en 1987

En 1985, The Jesus And Mary Chain irradient la face délétère du rock jusqu’à l’incandescence avec Psychocandy, son premier album : une invitation au chaos où la violence des Stooges côtoie les mélodies charnelles du Velvet Underground. Sur scène, le groupe exalte sa sauvagerie et construit sa légende avec des concerts lapidaires et des émeutes apocalyptiques, comme à Londres en mars 1985 :

Formé deux ans plus tôt autour des frères Jim et William Reid (chant et guitare), de Bobby Gillespie (batterie) et de Douglas Hart (basse), The Jesus And Mary Chain impose Psychocandy comme une œuvre fondamentale dans un paysage musical aseptisé où la fin du post-punk embrasse les prémices du shoegaze.

Rupture 

En 1986, le groupe rompt avec Alan McGee, le manager et patron de Creation Records, tandis que Bobby Gillespie officialise son départ pour former Primal Scream. Jim et William Reid, usés par le succès et fragilisés par les luttes fratricides, se retrouvent seuls pour imaginer le deuxième album du groupe. Contrairement à la volonté de son label, le duo n’entend pas composer une réplique de Psychocandy : il hypothèque les larsens abrupts pour révéler Darklands, le 31 août 1987.

Intense par ses textes, ardent par ses rythmes, The Jesus And Mary Chain parviennent à faire croire en l’existence d’un ailleurs où le spleen sublime la quiétude des ténèbres. Les deux frères surprennent par la finesse des mélodies pop ennoblies par un chant apathique partagé entre William (Darklands, On The Wall, Nine Million Rainy Days) et Jim (le reste). John Moore, le batteur recruté pour une période de deux ans, n’approche presque pas le studio puisque les musiciens ont opté pour une boîte à rythmes lors de l’enregistrement.

Pour produire le disque, Warner suggère à la fratrie de travailler avec Chris Hughes, connu pour avoir façonné le son d’Adam and the Ants et Ian Stanley, claviériste de Tears for Fears. Le duo propose une première version de Darklands aux deux frères. Dans le livre Barbed Wire Kisses de Zoë Howe, Jim Reid se souvient :

“On n’était pas du tout sur la même longueur d’ondes, ils s’enthousiasmaient pour des trucs dont on avait rien à foutre. Ils sont venus nous voir, William et moi, et nous ont fait écouter Darklands : ils avaient ajouté une contrebasse ! On s’est regardé, avec William, on a tellement ri que j’ai eu envie de me pisser dessus!”

Jim et William congédient Chris Hughes et Ian Stanley ; l’album est produit par Bill Price (Never Mind the Bollocks, Here’s the Sex Pistols, London Calling) et John Loder, qui avait déjà travaillé sur Psychocandy. Avec Darklands, The Jesus And Mary Chain n’atteint toujours pas l’objectif de devenir aussi célèbres que les Rolling Stones. Néanmoins, ils les parodient en imitant les chœurs de Sympathy for the Devil sur Nine Million Rainy Days.

Bannis de la BBC

Grâce au succès d’April Skies, huitième au hit parade en Grande-Bretagne, ils s’affichent pour la première fois sur le plateau de Top of The Pops, l’émission musicale britannique diffusée en prime time. L’hédonisme exacerbé du groupe associé à un comportement mal adapté le conduit au bannissement : il ne jouera plus sur le plateau de la BBC.

Sur son deuxième album, The Jesus And Mary Chain laisse apparaître au grand jour une irrévérence velvetienne pour l’élever au rang de mythe. Même si le groupe ne s’est jamais embarrassé de velléités liées à la pérennité; aujourd’hui, il salue la postérité. Devenus héros d’une génération, la clairvoyance de Jim et William Reid se situe dans la faculté à défier le temps, à rebours des modes et des transformations du monde.

Si Etienne Daho n’a jamais caché l’influence du son noisy pop d’un titre comme Happy When It Rains pour composer Pour nos vies martiennes, en 1988 ; Nicolas Ker, le leader du groupe Poni Hoax actuellement en tournage d’Alien Crystal Palace, le nouveau film d’Arielle Dombasle, rappelle à juste titre que Darklands et Psychocandy forment un diptyque indissociable.

Les autres albums des frères écossais ne résonneront jamais de la même façon que ces deux brûlots indomptables. The Brian Jonestown Massacre, Black Rebel Motorcycle Club, The Horrors : tous revendiquent l’héritage de The Jesus And Mary Chain. D’ailleurs, selon Oliver Ackermann, le guitariste du groupe new yorkais A Place to Bury Strangers, Psychocandy s’écoute comme un disque brut à la beauté solennelle, lorsque celle de Darklands réside dans les contrastes. Inévitablement, ce disque reste, depuis trente ans, le plus bel exutoire aux errances des visiteurs du soir.

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Les Inrockuptibles organisent des concerts-surprises dans les kiosques aujourd’hui !

Pour fêter le lancement de leur nouvelle formule, Les Inrockuptibles accompagnés par l’agence Romance et en partenariat avec la Blogothèque, lancent l’opération “Maintenant en kiosque” le mercredi 30 août en invitant plusieurs artistes soutenus par la rédaction à se produire depuis les lieux emblématiques de la presse : les kiosques à journaux. Chaque live sera retransmis en direct sur les réseaux sociaux des Inrockuptibles.

Côté programmation, on retrouvera la grâce de Frànçois and The Atlas Mountains, le rap de la sensation belge Romeo Elvis, celui du Montreuillois Ichon, la pop de la poétique Juliette Armanet ainsi que les noires fulgurances du duo Agar Agar.

Pour en savoir plus sur l’événement et suivre les concerts en direct, rendez-vous sur la page Facebook des Inrockuptibles, ou suivez le hashtag #LaOùToutCommence !

Pour les flâneurs qui seraient dans le coin, rendez-vous dans ces kiosques à journaux :

11h : Frànçois And The Atlas Mountains au kiosque de place de la Bastille.

13h : Agar Agar au kiosque de la place Saint-Michel.

15h : Romeo Elvis devant la boutique Relay de Gare de Lyon (Hall 2).

17h : Ichon au kiosque de la place Jacques Bonsergent

19h : Juliette Armanet au kiosque de la place Gustave Toudouze

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Arcade Fire, rédacteur en chef des “Inrockuptibles” : l’interview fleuve

© Guy Aroch

C’était il y a une dizaine d’années, à Boston. Arcade Fire, qui venait de sortir Funeral et avait fini au forceps sa première tournée américaine, nous avait ouvert ses portes. C’était un peu la panique. Jeremy Gara, alors batteur manager, nous demandait qui étaient ces gens qui l’appelaient de France.

Le soir même, dans un ex-club de strip-tease devenu salle rock, Arcade Fire nous avait transpercés à jamais, et nous décidions de vouer fidélité à cette bande montréalaise comme jadis aux Smiths, à Radiohead ou aux Pixies (vous verrez ici que nous n’avions pas tapé loin en termes d’ADN).

Eté 2017 : le groupe vient de sortir son cinquième album et nous le retrouvons pour cette interview qui ouvre un nouveau cycle pour notre magazine. Win Butler, son frangin Will toujours aussi drôle et le roux Richard Parry, dépêchés pour nous répondre, sont toujours animés de la même flamme.

Comme souvent avec Arcade Fire, il est question d’engagement, mais au final, c’est de musique que l’on parle, les yeux brillants : le Daft Punk Thomas Bangalter, Phoenix, Jay Z, Beyoncé, Jack White, Pulp ou The Cure, et aussi de Paris. Interview en profondeur, avec l’un des plus grands groupes du monde.

Qu’avez-vous ressenti après trois ans de chantier et de studio sur Everything Now, votre nouvel album ?
Win Butler – Avec nous, c’est sans fin, ça ne forme qu’un tout, sans répit, on passe de l’enregistrement aux vidéos, à la tournée… Chaque activité utilise une partie différente du cerveau. Et tout est intense. Nous arrivons à déléguer mais, pour nous, le moindre détail compte. Faire un album, c’est épuisant émotionnellement, physiquement…

Là, on travaillait deux semaines, puis on se dispersait deux semaines et je cherchais dans les bandes les meilleurs moments. Même si nous avons un ingénieur du son, je suis le seul à mémoriser chaque séance, chaque moment, chaque prise. Et c’est écrasant.

© Guy Aroch

Je deviens le disque dur, qui finit par saturer, par être surchargé d’informations. Je me sens alors comme un ordinateur en surchauffe, avec des dizaines de fenêtres ouvertes, et sur lequel il faut accomplir encore et toujours plus de tâches. (suite…)

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Symbi Roots, l’émancipation par les BPM

© Kokou & Nedo

Tout juste revenu de sa première tournée américaine, le collectif haïtien Symbi Roots a tapé dans l’œil de Win Butler d’Arcade Fire, qui en fait sa grosse découverte de l’été. Le projet, anciennement nommé Rara Fanm Band mais toujours mené par Dieuvela Etienne, est unique en son genre. Il rassemble une douzaine de performeuses autour de la tradition rara, une pratique musicale proche du vaudou et habituellement réservée aux hommes.

Unique en son genre ? Le collectif a justement fait des petits depuis sa création, et les initiatives de femmes autour du rara se multiplient en Haïti. C’est tout un mouvement qu’a en fait lancé Dieuvela Etienne, au-delà de son propre groupe. Haïti change et les artistes dans son genre, tournés vers le futur, n’y sont pas pour rien.

Symbi Roots véhicule donc un message d’émancipation artistique et individuel (sur sa page Facebook, le collectif se présente sans détour comme un “groupe révolutionnaire”) à travers des shows hypnotiques faits de percussions, de cuivres et de chants pensés via le principe de la boucle.

Augmentés de sonorités electro et d’une approche influencée par la pop et le hip-hop, certains morceaux de Symbi Roots deviennent de bons prétextes pour aller s’enjailler sur le dance-floor, en courant comme on peut après les BPM.

Il suffit de regarder les quelques vidéos disponibles sur YouTube (certaines publiées à l’époque de Rara Fanm Band, donc toujours sous ce nom) pour se faire une idée de la folie à l’œuvre dans cet enchevêtrement fiévreux de rythmes et de mouvements. L’objectif de cette musique, évidemment : la recherche de la transe.

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Queens Of The Stone Age revient avec “Villains“, l’album du renouveau

(c) Andreas Neumann

La dernière fois qu’on a croisé les Queens of The Stone Age, ils avaient décroché un CDD de luxe aux côtés d’Iggy Pop. Josh Homme et une partie de sa bande étaient les musiciens de l’ex-leader des Stooges, il y a un an, sur l’album vénéneux Post Pop Depression, ainsi que sur la tournée qui s’ensuivit. Cette expérience a nourri leur propre créativité, comme l’explique leur guitariste, Troy Van Leeuwen :

“Une semaine après la fin de cette tournée, on a décidé qu’il fallait qu’on fasse un nouvel album des Queens. Quand tu as la chance de jouer des chansons que tu adores avec l’un de tes héros, quand tu vois que tous les soirs il donne tout ce qu’il a, tu as envie de te surpasser toi aussi. C’est l’inspiration initiale de ce nouvel album.”

Entre janvier et avril, ils ont investi les mythiques studios United, en plein cœur d’Hollywood, pour enregistrer et mixer les neuf morceaux qui constituent Villains. “Ce studio a démarré à la fin des fifties, raconte Troy, et il a vu passer des gens comme Sinatra et Elvis. Les lieux sont restés les mêmes et on a pu utiliser le même matériel. On voulait capturer les fantômes de cette époque-là. Quand on pensait aux géants qui y avaient enregistré, on se disait qu’il fallait qu’on soit à la hauteur.” Après s’être spécialisé dans les riffs métallurgiques, le groupe frotte aujourd’hui sa fureur rock à des tempos enjoués et des mélodies effervescentes. The Way You Used to Do, le tout premier extrait dévoilé en juin, fait ainsi des clins d’œil appuyés à Lust for Life et à T. Rex.

“Quand on était en studio, on a fermé la porte au monde extérieur.“

Dans le rôle du producteur, Mark Ronson n’est pas un choix anodin. Josh Homme ne cache pas son admiration pour Uptown Funk, le tube de l’Anglais en 2014. En mêlant sueur et paillettes, le groupe insuffle une énergie swing à ses nouveaux morceaux, qui ne perdent pas un brin de leur force dévastatrice. On s’étonne de les retrouver sur un ton aussi insouciant dans le contexte actuel. Troy :

“Quand on était en studio, on a fermé la porte au monde extérieur. Je pense que la musique, la culture et l’art sont les choses qui me sauvent de tout le reste, qui me font éteindre les news. C’est ce que l’on a essayé d’exprimer.”

Il revient sur ce que le groupe avait en tête pendant l’enregistrement : “Le sourire contagieux qu’on entend dans les chansons de Dean Martin. Les mecs qui faisaient du rock dansant comme Chuck Berry et Jerry Lee Lewis.”

Parées d’atours étincelants, ces chansons diaboliquement entraînantes (comme le foudroyant Head Like a Haunted House) leur font rejoindre des routes plus accessibles, sans pour autant mettre en sourdine leurs grondements de tonnerre. On sait depuis longtemps que les Queens Of The Stone Age préfèrent ne pas choisir leur camp, s’autorisant des bifurcations passionnantes entre pop et heavy metal, entre charme lascif et déflagrations hantées. Revigorés sur ce nouvel album pétillant, les Californiens donnent le coup d’envoi d’une rentrée palpitante.

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Le cuistot-rappeur Action Bronson de retour avec “Blue Chips 7000”

(c) Vice Media LLC

“L’une des plus viles créatures qu’on ait jamais vues à la télé. L’idée de le regarder avec sa tête de cul, en train de dévorer bruyamment de la nourriture atroce et de raconter des conneries en disant que c’est délicieux : il n’y a pas grand-chose qui puisse autant m’enrager. Va te faire foutre, Action Bronson !”

Lorsque Genesis P-Orridge se confiait ainsi à Pitchfork en mars dernier, on pouvait s’étonner que le pape de la musique industrielle anglaise s’attaque à un rappeur new-yorkais que l’on imagine plutôt loin de ses préoccupations. C’était oublier qu’Action Bronson (lequel, on l’aura compris, présente une émission culinaire) est aujourd’hui une véritable figure médiatique, son aura dépassant largement son cercle d’initiés.

Apostropher Emmanuel Macron pour lui dire de légaliser la weed

Avant d’être rappeur, Arian Asllani de son vrai nom, pur produit du Queens né d’un père immigré albanais musulman et d’une mère new-yorkaise juive, était chef cuisinier – notamment pour les New York Mets, excusez du peu. Lors d’une mauvaise chute en cuisine qui l’envoya à l’hôpital, il put parfaire ses propres compositions et envisager une carrière dans le hip-hop durant sa convalescence. Après une série de maxis (dont Saaab Stories), il signe en major, chez Atlantic Records, désormais détenue par Vice, qui lui permet d’animer en parallèle l’émission Fuck That’s Delicious.

Aujourd’hui, on regarde ses clips où il semble en permanence sur le point d’exploser, tout autant que ses émissions, où on peut par exemple le voir se pavaner à Paris en buvant des vins naturels et en sortant des phrases comme : “C’est le meilleur saucisson que j’aie jamais mangé de ma vie, putain. C’est trop bon. Colle-moi contre le mur et bouffe-moi le cul !” Dernièrement, il a apostrophé Emmanuel Macron pour lui dire de légaliser la weed, parce que “tout le monde en fume, mec”.

Outre sa musique, c’est ce genre d’à-côtés qui plaît par exemple à Caballero, rappeur belge qui lui a été parfois comparé :

“J’ai toujours trouvé son personnage beaucoup plus intéressant. Tout ce qu’il y a autour de sa musique m’a beaucoup inspiré, comme son show Fuck That’s Delicious ou celui où il fume des gros joints devant des épisodes d’Ancient Aliens.”

Un attachement au Queens

Son succès comme son personnage montrent surtout ce que le rap est devenu en quelques années : un produit d’entertainers, qui misent avant tout sur la construction d’une histoire et sur un packaging engageant. Peut-être est-ce dû au fait que le rap n’a jamais été aussi populaire, et que l’on demande aux rappeurs toute la panoplie du divertissement, comme on l’exigeait des rock-stars ou des pop-stars avant eux. Il n’y a guère que Kendrick Lamar qui tienne encore aujourd’hui aux codes hip-hop et apparaisse assez dogmatique.

Mais Action Bronson se démarque du reste de la meute par son attachement à son quartier d’origine, le Queens. Car même s’il n’est pas explicitement cité dans ses paroles, son accent à couper au couteau, sa manière de singer ses idoles new-yorkaises de toujours (de Nas à Ghostface Killah période Ironman) le font dévier du tout-venant. Bien qu’on essaie de nous faire croire que le genre tend à devenir de plus en plus hors sol (alors qu’il est à l’origine le fruit de ses quartiers et de ses boroughs), Action Bronson reste fermement ancré dans le Queens.

Sur son nouvel album Blue Chips 7000, Action Bronson rappe comme il bouffe : comme un goret. En enfilant tout ce qu’il trouve comme un seul homme, en badigeonnant tout l’espace sonore de sa gouaille, tour à tour répugnante ou communicative, en éructant des saillies sans queue ni tête sur le sport ou les bagnoles, il flirte même très souvent avec l’indigestion et le trop-plein. Mais derrière la gloutonnerie et l’insouciance se cachent des fulgurances qu’on ne saurait occulter.

Sur The Chairman’s Intent, son influence écrasante de toujours (Ghostface Killah forever) ne parvient pas à effacer l’aisance du MC de Flushing micro en main, même (et surtout) quand il s’agit de raconter n’importe quoi. Sur Right Lung et Luna, les beats jazzy et les notes de mellotron laissent poindre une certaine langueur dans les vapeurs de weed, tandis que sur The Choreographer, les samples de soul craquelée font basculer l’album du côté d’une feel good music plus conviviale que truculente. Nous avons affaire à un type raccord avec son époque de la citation et de l’emprunt, mais sans démonstration, juste une nonchalance tranquille où l’on s’étonne de la perspicacité du détail et où rien ne sonne forcé. Ce qui nous fait dire qu’Action Bronson, mine de rien, vaut sans doute un peu mieux que l’image de clown du fond de la classe qui lui colle aux basques depuis maintenant pas mal d’années.

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