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15 juillet 2017

Kery James : “Ma musique s’est toujours construite dans l’adversité”

Crédit photo Fesival Musilac2017 @A. Breysse

Vit-on la fin d’un monde ? Longtemps mis à l’index, le rap semble enfin admis dans de gros festivals français. Malgré le sectarisme et les critiques de quelques gardiens du temple, Booba et PNL ont été invités aux Eurockéennes, Damso à We Love Green et Doc Gynéco l’an dernier dans un festival aussi pointu que Calvi on the Rocks (grâce à la bénédiction de Pedro Winter).

Kery James est un bel exemple de ce désenclavement. Après 25 ans de carrière, il a enfin joué au Montreux Jazz Festival et au Festival Musilac ce week-end. Calé entre la pop rock de Lescop et l’électro pop de Two Door Cinéma Club, l’ancien taulier de la Mafia K’1 Fry a fait vibrer le public aixois avec un rap conscient et un flow qui n’a rien perdu de sa modernité.

De plus en plus de rappeurs sont invités à des festivals. Comment vis-tu cette évolution ? C’est la fin d’un ostracisme ?

Kery James – C’est marrant, je me faisais la même réflexion tout à l’heure. C’est vrai que j’ai joué pour la première fois au festival Jazz de Montreux aussi cette annéeMalheureusement, la raison est sans doute à trouver au niveau économique. Le rap fait venir des gens et un nouveau public, on ne peut plus l’ostraciser. Il y a sans doute aussi parmi les organisateurs de festivals, un désir d’ouverture. Enfin, c’est aussi l’aboutissement d’un travail de fond des rappeurs qui ont finit par faire tomber ces barrières. Au bout de 25 ans de carrière, je dois encore faire mes preuves. Mais ce qui vit le rap est à l’image de la société. Dans toutes les sphères de société, les gens comme nous doivent toujours bosser deux fois plus pour obtenir des choses qui sont naturelles pour d’autres.

Au cours de ton concert, tu as multiplié les dédicaces au public. Tu considères que les barrières sont enfin tombées  ?

L’art est forcément universel. Quand les artistes sont authentiques et sincères, il y a toujours quelque chose qui se passe. Je peux écouter avec plaisir un groupe de rock et ne pas supporter un groupe de rap. Ca fait longtemps que j’ai dépassé ces querelles de chapelles. Je voulais même faire un projet qui se serait appelé “Rap’n roll”  à la manière de que pouvait faire Rage Against the Machine. Je n’ai jamais été jusqu’au bout mais c’est une idée que je garde dans un coin de ma tête.

Sur scène, on a toujours le sentiment que tu boxes avec les mots. Tu vis toujours l’interprétation musicale comme un combat ?

Toute ma musique s’est construite dans l’adversité. J’ai toujours essayé de vivre pleinement ce que j’interprétais sur scène. Je pense d’ailleurs que c’est sur la scène, que les vrais artistes se révèlent. En studio, on peut toujours tricher mais là c’est plus compliqué. Quand je fais un concert, je ne viens pas pour prendre un cachet. Si le public n’a pas vibré, ça ne m’intéresse pas. Je suis là pour convaincre. D’ailleurs l’art sans envie de faire bouger le monde, je n’y crois pas.

Dans ton album Mouhammad Alix, tu dénonçais l’islamophobie rampante de la société française et ses complicités politiques. Ton regard a-t-il changé depuis l’élection présidentielle ?

C’est vrai que le discours islamophobe a semblé moins payant lors des dernières élections présidentielles. Manuel Valls a été rapidement éliminé de la primaire de gauche tandis que François Fillon n’a pas passé le premier tour. Mais en dehors de cela, je pense que la situation n’a pas beaucoup évolué. Maintenant, j’ai transmis mon message. Si demain, des choses graves se passaient en France, j’aurais ma conscience pour moi. Je ne crois pas à une guerre civile généralisée mais plutôt à la multiplication d’attentats contre les mosquées ou les femmes voilées sous l’effet de la généralisation des propos islamophobes dans la sphère publique. J’ai toujours œuvré pour que cela n’arrive pas.  Par contre des gens comme Eric Zemmour, François Fillon ou Manuel Valls, auront des morts sur la conscience. Je ne sais pas comment ils parviennent à vivre en ayant fait de l’islamophobie un business politique…

Dans ton titre “Racailles”, ta dénonciation de la classe politique est sans distinction. Ce rejet sans nuances de la classe politique n’encourage t-il pas une dépolitisation de la jeunesse des quartiers ?

Je pense que les hommes politiques honnêtes sont rares et ne se sentent pas concernés par ce titre. Je dirais même qu’ils sont même prêts à le porter et le défendre. On pourrait penser que ça participerait à la dépolitisation des jeunes quartiers populaires où l’abstention est importante mais je pense au contraire que ça participe à une prise de conscience. Je dis pas “ils sont pourris” et je me crois les doigts. Mon discours est de dire : “Ils sont presque tous pourris” mais à coté de ça, je crée l’association A.C.E.S (Apprendre, Comprendre, Entreprendre et Servir) afin d’inciter les jeunes à poursuivre leurs études en leur octroyant des bourses. J’ai toujours poussé à l’action civique. Je ne compte pas le nombre de gens qui me disent que c’est en écoutant “Banlieusards” qu’ils ont poursuivi mes études ou monté leur société.

Sur ce morceau, il y a aussi une rupture avec l’industrie musicale et ses sirènes commerciales comme Doc Gynéco avait pu le faire (dans un tout autre registre) avec “L’homme qui ne valait pas 10 centimes”. Qu’est-ce qui t’as déterminé ?

Je n’ai plus besoin d’eux. Je ne peux plus rentrer dans le bureau de Laurent Bouneau (directeur général des programmes de Skyrock ndlr) et l’entendre essayer de m’expliquer ce que c’est que le rap. Je ne peux plus. C’est au-dessus de mes forces. Après, il n’a jamais guidé ma plume. Nous avons toujours été dans des rapports très conflictuels. Le morceau “vrai peura” sur l’album À l’ombre du show business était déjà pour lui. Nous étions déjà au bord de la rupture. J’évoquais ceux qui veulent du “du rap sans opinion, sans prise d’opposition” et ces radios “qui ne bastonnent que du rap qui ne veut rien dire”. Dès que Bouneau a arrêté de jouer le jeu, la rupture entre nous a été entérinée.

Ton disque d’or en indé, tu le vis comme une démonstration que le rap n’est plus contraint de succomber au diktat commercial ?

Je ne dirais pas cela. On a fait un travail de fond qui a duré 20 ans pour pouvoir se permettre de leur claquer la porte au nez.

Aujourd’hui, tu t’es beaucoup diversifié. Tu fais du théâtre, tu prépares un film. Tu te vis encore pleinement comme un rappeur ?

J’ai envie de faire d’autres choses tout en conservant mon identité de rappeur. J’ai pas envie d’arriver au théâtre en rognant tout ce que j’ai été. D’ailleurs quand des gens viennent voir ma pièce, ils me reconnaissent dedans. C’est du Kery James adapté au théâtre. Le rap reste le socle de mon travail et ensuite d’autres choses vont éclore à côté. Mais pour te répondre, je n’ai plus de conflit avec mon âge. Avant je me disais qu’après 40 ans, je ne pourrais plus faire du rap mais ce n’est plus le cas. J’ai compris que tant que je resterai cohérent avec mon parcours, je pourrai continuer.

J’ai appris que tu enregistrais des morceaux avec Youssoupha et Médine en vue d’un album commun. Où en est ce projet ?

On a toujours envie de le faire, je peux pas t’en dire plus pour le moment (rires).

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