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29 avril 2017

Avec son “Ooouuu”, la rappeuse Young M.A s’élève au sommet du rap-game

Young M.A, à gauche, dans le clip de "Hot Sauce" (Capture d'écran)

C’est un “OOOUUU” qui n’a pas encore tout à fait traversé l’Atlantique. Pourtant, aux Etats-Unis, l’onomatopée est devenue gimmick. Le tout en l’espace d’un morceau lâché en mai 2016, le bien nommé OOOUUU, qui comptabilise désormais plus de 200 000 millions de vues sur Youtube. Insolent, orgasmique, inattendu, à la frontière entre l’humour et l’égotrip, le cri n’appelle qu’une chose : être imité. Là tient une bonne partie du génie de Young M.A, 25 ans tout juste.

Bourré de punchlines, porté par une prod’ nineties descendant directement dans les reins, servi par une voix asexuée, OOOUUU ne tarde pas à taper dans l’oreille de Funkmaster Flex, célèbre Dj, MC et animateur radio sur la station new-yorkaise Hot 97. Il passe le titre. Succès assuré. En septembre 2016, Beyoncé remercie ses followers pour leurs messages d’anniversaire en postant sur Instagram une vidéo-gif la montrant en train de danser. “I love yOOOUUU !!!” écrit-elle. Trois O, trois U. Normal, la b.o. n’est autre que le OOOUUU de Young M.A.

I just want to say thank you to everyone for all the beautiful and thoughtful birthday wishes. I am so fortunate to have the love and support of my family, my friends, and my hive. We’ve grown up together and you guys continue to inspire and motivate me everyday. I’m so grateful for every challenge, every smile, every tear, every discovery, every sacrifice, every triumph, every stretch mark, every kiss, every scar. I strive to make you proud. I love YOOOUUUU!!! ????B

Une publication partagée par Beyoncé (@beyonce) le 5 Sept. 2016 à 17h16 PDT

S’ensuit la boule de neige de la hype : la rappeuse est approchée pour jouer dans la série à succès Empire, décline, mais accepte d’apparaître dans une pub pour les casques Beats de Dr Dre aux côtés de poids lourds de l’entertainment : Nicki Minaj, Pharrell Williams, Amber Rose, Rebel Wilson… Bien entendu, les deux secondes qui lui sont consacrées laissent échapper un discret mais bien audible “OOOUUU“.

Gros joints et meufs en strings 

Ce qu’il y a de bien chez Young M.A c’est que son génie ne s’arrête pas là. Loin du gag ou du buzz éphémère, la rappeuse originaire de Brooklyn vient de sortir un excellent nouvel EP, Her Story. Sept tracks entrelacées, dont les deux essentielles mais déjà connues OOOUUU et Hot Sauce.

Lâché en mars, le clip de Hot Sauce aligne les pires clichés du hip-hop US: la bande de mecs habillés, le club de strip-tease, les meufs twerkant en string, les liasses de billets verts, les gros pétards, les chaînes en or. Et là-dedans Young M.A, rappeuse anti-make up et pro-grillz qui raconte son engueulade avec sa meuf et son besoin de se vider la tête en tirant sur un gros splif :

“My girl getting on my nerves, I ain’t going home/Ain’t got time for this shit/I ain’t got time for this bitch” (“Ma copine me tape sur les nerfs, j’rentre pas à la maison/J’ai pas le temps pour cette merde/J’ai pas le temps pour cette conne.“)

Young M.A est lesbienne, l’assume, mais ne s’inscrit pas dans la scène rap queer d’un Mikki Blanco, Cakes Da Killa ou Le1f. Sur l’excellente EAT sortie en décembre dernier, peut-être sa meilleure track, elle répond tout de même à la tonne de critiques homophobes reçues sur les réseaux sociaux depuis ses débuts :

“Putain, Je dois vraiment faire peur à ces mecs/Parce qu’ils me traitent de gouine, de tarlouze, de salope d’homosexuelle/Je ne suis pas cette merde, cette merde haineuse, cette haine, mon dieu/Ils ressemblent juste moins à des mecs/Et m’asseoir sur vous tous fait partie du putain de plan (…)”

A The Fader, qui l’a mise en couv’ de son édition de février, Young M.A explique avoir toujours été “un garçon manqué“. “J’ai toujours voulu être avec les garçons, faire du sport, du basket, du foot, du kickball, peu importe. J’étais très agressive. Je voulais traîner avec les mecs ! Mais ce n’était pas qu’une question de garçon manqué, c’était une véritable attraction pour les filles, et je ne le comprenais pas.” Sur Quiet Storm sortie en 2015, elle raconte : “Maman se demandait pourquoi je n’aimais pas porter de jupe/Ou de sac à main/J’ai essayé d’être féminine une fois/Mais heureusement ça n’a pas marché.”

En 2009, son frère décède dans un règlement de compte entre gangs. Young M.A tombe en dépression. Puis vient le déclic : la musique, qu’il l’encourageait à ne jamais abandonner, et le coming out. Sa mère l’accepte très bien. Son crew essentiellement masculin, baptisé RedLyfe, aussi.

“Je te vois juste comme une rappeuse géniale”

Si Young M.A n’hésite pas à détailler ses relations homosexuelles  dans ses morceaux– “I swallow pussy like I can’t chew” étant un bel exemple qu’on vous laissera le soin de traduire – elle ne cherche pas à en faire l’élément déterminant de son identité. La rappeuse souhaite être considérée au même titre que ses homologues masculins : pour sa musique, non pour ce qui reste encore en 2017 une particularité dans le milieu du rap :

“Plein de gens me disent “Yo, tu déchires, je ne te regarde même pas comme une rappeuse gay. Je te vois juste comme une artiste géniale au sens général”” raconte-t-elle au ELLE américain en novembre 2016. Plus tard, elle renchérit chez The Fader : “J’entends des gens différents, pas juste des gens comme moi ou des lesbiennes. Ça peut être des hétéros, des adultes, hommes, femmes, des gens qui ont été malades ou déprimés me dire “Tu m’as donné envie de faire ce que je veux faire, de suivre mes rêves.”C’est mon but.”‘

Le seul problème que pourrait poser cette grande fan d’Obama est celui de la poursuite des stéréotypes. Si la rappeuse semble reproduire le look et les clichés associés aux rappeurs masculins, les femmes se retrouvent bien souvent réifiées, réduites à leur physique voire à leurs prestations sexuelles, traitées de “hoes” (“putes”) à longueur de lyrics. L’une de ses plus célèbres punchlines “Her name is Stephanie, I call her Headphanie” est construite sur un jeu de mot laissant entendre que ladite Stéphanie n’a de relations sexuelles qu’avec sa tête, comprendre avec sa bouche, afin de préserver sa virginité. Un exemple parmi d’autres (voire le clip de Hot Sauce et sa somme de clichés) qui a valu à Young M.A d’être taxée de misogynie. Réponse de l’intéressée:

“Au final, les hommes peuvent être décrits de la même façon que les hommes décrivent les femmes. Un homme peut-être une pute, autant qu’une femme peut-être une pute. Et je suis une femme ! Je respecte les femmes. Je respecte ma mère.”

Peut-être la rappeuse jouit-elle justement de pouvoir s’approprier le rôle habituellement dévolu aux rappeurs masculins, d’avoir l’occasion de jouer, elle aussi, avec les codes les plus outranciers du hip-hop ? Voir à ce sujet le clip Pour It Up de Rihanna qui posait à peu de choses près (Rihanna se désapait) les mêmes questions.

Sans surprise, Young M.A cite 50 Cent à longueur d’interviews. Au tout début des années 2000, le gamin du Queens personnifiait le rap bling-bling et testostéroné, avide d’argent, de femmes en strings au bord d’une piscine, de palmiers, de grosses voitures et de montres en diamants. 50 Cent et Young M.A se sont depuis rencontrés, le premier allant même jusqu’à balancer en septembre dernier son propre remix du désormais classique OOOUUU.

Des prod’ rafraîchissantes 

Pas de trap, d’autotune, ni de grime chez Young M.A. Et malgré tout l’amour que l’on porte à Migos, Young Thug, Gucci Mane ou Stormzy, ça fait du bien. La rappeuse a le mérite d’inventer son propre style, aux racines ancrées dans la tradition classique du hip-hop new-yorkais des années 90, inspiré par la décontraction d’un 50 Cent, servi par sa voix asexuée reconnaissable entre mille et un sens du rythme imparable. Il n’y a qu’à écouter Self M.A sur Her Story pour s’en convaincre, avec son chœur gospel, son flow et ses paroles irrésistibles qu’on aimerait apprendre jusqu’à s’en décrocher le cœur :

“They say that I manipulate the youth/ Nah, don’t get it wrong, I speak the truth/This is deeper than the roots, look around you see the proof.”

(“Ils disent que je manipule la jeunesse/Nan, ne vous méprenez pas, je dis la vérité/C’est plus profond que les racines, regardez autour de vous, vous en aurez la preuve.“)

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Pourquoi 2017 sera l’année du rap suisse

On parle beaucoup du rap belge en ce moment. Hamza, Caballero & JeanJass, Damso, Roméo Elvis… Mais un autre de nos voisins francophones est en train de faire de la France son nouveau terrain de jeu. Notamment emmené par le collectif SuperWakClique, le rap suisse compte dans ses rangs un grand nombre de projets prometteurs.

“C’est la renaissance en ce moment”, assure Di-Meh. Le rappeur sort son premier projet payant, Focus, le 10 mai. Dix ans de rap dans les pompes, basé à Genève, il est, avec Makala et Slimka, le fer de lance de cette scène qui explose grâce à de nouvelles connexions faites avec la France. “Lorsque 1995 venait en Suisse, ils nous demandaient de faire leurs premières parties”, raconte-t-il. Il fait ensuite la connaissance de Caballero, de Lomepal, mais aussi de Panama Bende. Avec ce dernier et au sein de son crew XII Sarkastick, il signe par exemple le titre Freestyle d’Enfoirés en 2014, et collabore avec le collectif parisien 75e Session pour sortir son projet Reste Calme. Un CV qui commence sérieusement à s’allonger.

Le crew qu’il faut suivre

Genève reste la place forte du rap helvète. Et à Genève, on trouve aussi Makala. Le mc fait parler de lui en 2014 avec son titre Capela, présent sur son second album Varaignée, et devient vite l’artiste rap suisse à suivre. Il y rappe notamment : “Ça bouge par chez nous, les frères se lancent.” Certainement le plus talentueux de la bande. Sur les réseaux, il n’arrête pas de faire de la pub pour le dernier projet de son poto Slimka, No Bad Vol.1, sorti en mars 2017.

Arrivé un peu plus tard dans le game, aidé par ses acolytes, Slimka (aka Slim-K) signe plusieurs titres remarquables comme Xanax ou Double Dab, histoire de montrer que l’ancienneté ne fait pas tout, loin de là. Lui, Makala et Di-Meh se partagent régulièrement la scène, en Suisse ou en France, et font de SuperWakClique le crew qu’il faut suivre si l’on veut prendre conscience de l’étendue du talent de cette scène. “C’est compliqué, on doit faire beaucoup d’aller-retour entre la France et Genève, avoue Di-Meh. Mais la récompense, c’est qu’on porte le rap suisse en ce moment.”

Le rap suisse se structure

Ils ne sont pas seuls, heureusement. KT Gorique a notamment remporté les End of The Weak suisses de 2015, puis le championnat du monde. Ça ne déconne pas. La rappeuse originaire du canton du Valais a tenu le premier rôle du film Brooklyn, présenté au festival de Cannes en 2014, puis a sorti son premier album, Tentative de Survie. En 2017, elle a sorti l’excellente mixtape Ora, dont le titre Badass trahit les grosses influences jamaïcaines de l’artiste.

Le rap suisse n’a pas démarré en 2014. Certains noms historiques ont posé les bases, en premier lieu le crew Sens Unik, fondé en 1987. Di-Meh le sait : “Il y a des anciens à Genève, mais ils n’ont pas vraiment percé parce que les structures du rap en Suisse n’étaient pas au point. C’est un peu comme les anciens en Belgique. En Suisse, c’était encore plus fermé.”

Certains roulent leur bosse depuis quelques années déjà, comme l’excellent BraccoBrax, qui sort tout juste son maxi B*T*H&OG’s. En 2013, il sortait le titre La Grosse Barbe, belle perf boom-bap signée chez Colors Records, label suisse qui compte aussi Makala dans ses rangs.

Réservoir de talents

Certes, le scène suisse n’est pas encore assez structurée pour faire connaître tous ses talents au public français, cible privilégiée de SuperWakClique. Mais il serait dommage de faire l’impasse sur le travail du label Orform Ornorm, basé à Lausanne, et qui héberge notamment Marcel Polaire, Skile ou Bub Le Zombie sur de beaux projets communs. Ou sur celui de Chief, FlexFab, DJ Deheb et Willy Sunshine, tous édités par le label Feelin Music.

Mais toute la Suisse n’a pas les yeux rivés vers la France. Plus confidentiel, le duo de Neuchâtel Murmures Barbares, qui regroupe les rappeurs Idal et Hook, vient de partir en tournée en Amérique du Sud en mars, et en ont même ramené le morceau et le clip Lima. Ajoutons à tout cela les projets d’Arma Jackson (les titres Ella et Les Yeux Fermés), et d’Eriah, le réservoir de talents est balèze, et il est temps que la France en prenne conscience.

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La playlist du mois : les morceaux qui ont fait avril 2017

Extrait du clip "California" de Jorrdee

En avril, il ne faut pas se découvrir d’un fil. Mais il ne faut pas non plus hésiter à écouter, lové dans ses 3 pulls, les meilleurs morceaux du mois. Et il faut avouer qu’on ne s’est pas moqué de nous ces 30 derniers jours. Kendrick Lamar a sorti un nouvel album étincelant, Feist continue de tracer une route sur laquelle on rêve de marcher, et on ne parle même pas des nouveaux singles de Gorillaz, de Fishbach, de Yelle ou encore de Blood Orange, faits pour enchanter nos oreilles encore régulièrement engourdies par le froid.

Histoire de passer ce week end prolongé à ne rien faire d’autre qu’à écouter des morceaux qui surbutent, nous avons compilé les meilleurs en une belle playlist, à découvrir dès maintenant. C’est cadeau. Et bonne fête du travail, le petit brin de muguet tout ça.

TRACKLIST :

DNA – Kendrick Lamar
Go Up (feat. Cat Power et Pharrell WIlliams) Cassius
California – Jorrdee
On The Level – Mac DeMarco
Way Back (feat. Snoop Dogg) – TLC
Run Up (feat. PARTYNEXTDOOR & Nicki Minaj) Major Lazer
Mercury Sufjans Stevens, Bryce Dessner, Nico Muhly et James McAlister
Un autre que moi – Fishbach
With Him – Blood Orange
Interpassion – Yelle
Biking (feat. JAY Z & Tyler, The Creator) – Frank Ocean
Mystery – Breakbot
Million Enemies – Wavves
3WW – alt-J
Let Me Out (feat. Mavis Staples & Pusha T) – Gorillaz
Dancing in the Smoke – Actress
Century – Feist
Libertine – Sevdaliza
Vitrine (feat. Damso) – Vald
Cinderella (feat. Ty Dolla $ign) – Mac Miller
Chanteur pour dames – Lafayette
Blood Under My Belt – The Drums
I Found U (feat. Kajama & Fantasma) – Spoek Mathambo
Une Femme – Albin de la Simone
Sign of the Times – Harry Styles
Fire – Beth Ditto
Battle Cry – Jack White
Sur Ma Vie – Hyacinthe
Words Hurt Naive New Beaters
La Femme à la peau bleue – Vendredi sur Mer

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Les 6 clips qu’il ne fallait pas rater cette semaine

capture d'écran Youtube/Father John Misty

Bonobo Bambro Koyo Ganda

Décidément, Bonobo se donne pour ses clips. Après celui de No Reason, réalisé par Oscar Hudson, il fait appel à Stylewar pour mettre en image Bambro Koyo Ganda, morceau également issu de son dernier album. Le résultat n’est pas hyper original dans l’idée (une succession de captations en time-lapse), mais il y a une science du cadrage, du mouvement, de la couleur et du montage qui fait de ce clip un objet visuel carrément hypnotisant. Le tout est basé sur le thème du voyage et du déplacement, histoire de rester dans la ligne de l’album en question, dont le titre est Migration.

Blowsom April

Avant la sortie de son premier ep, Blowsom publie un joli clip avec l’actrice Valentine Payen. Une déambulation nerveuse et amoureuse signée Louis Evennou.

Kirin J Callinan S. A. D.

Si ce n’est pas déjà fait, au moins pour découvrir ce petit génie.

Father John Misty Total Entertainment Forever

Dans ce clip réalisé par Adam Green, ce grand dingo de Josh Tillman, aka Father John Misty, met en scène une série de références à l’Histoire, à la société de consommation, à la pop culture, le tout avec un ton moqueur et un invité qui incarne bien les idées de cette protest song postmoderne : Macaulay Culkin. Une bêtise assez brillante.

Maud Octallinn Super fière sur mon bulldozer

Maud Octallinn a passé des mois à imaginer, avec les illustrateurs Vincent Pianina et Bertrand Sallé, ce petit monde étrange animé en stop motion. C’est la belle histoire d’un bulldozer et de celle qui le conduit.

Powell Freezer

Ça commence bizarrement, et après c’est pire. Le réal Wolfgang Tillmans juxtapose une série de plans plus ou moins random, si ce n’est cette fascination, visiblement, pour les uniformes et les figures d’autorité. L’ensemble a un petit parfum d’expérimentation qui va bien à Powell, nouvelle signature XL en pleine aventure, du coup, sur de nouveaux territoires esthétiques.

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10 pépites musicales d’Afrique à découvrir

Oumou Sangaré, la diva malienne (©Benoît Peverelli)

Oumou Sangaré, Mogoya

Comptant parmi les chanteuses les plus renommées du Mali, Oumou Sangaré est aussi une femme d’affaires très occupée dont le dernier album remonte à 2009. Mogoya a donc été longtemps attendu et, dans un premier temps, il surprend : en s’appuyant sur le goût du label No Format pour une pop afro-synthétique, la diva paraît parfois se mettre en retrait alors même que sa parole reste engagée (dans Yere Faga, elle évoque ainsi le suicide, mal auquel s’abandonnent de plus en plus de Maliens). Une façon peut-être d’exprimer un désabusement que la voix, toujours superbe, conjure moins souvent par ses éclats. Ce léger nimbe de tristesse finit toutefois par faire oublier les incises malencontreuses de “french touch” et nous ramène au véritable sujet de cet album : Oumou elle-même, immense et fragile.

Blay Ambolley, Ketan

En Afrique de l’Ouest, les vétérans de l’afro-funk ont généralement tant joué, tant vécu, que leurs manières y ont gagné une assise et une souplesse infinies. En 45 ans à faire pencher le highlife tantôt vers le jazz, tantôt vers le hip-hop – il a largement contribué à définir le hiplife, rap en langue fanti sur des instrumentaux highlife –, Blay Ambolley a acquis cette science. Elle lui permet, dans ce 30e album de laisser le cool marquer le tempo et présider à tout. Quand la voix fond souvent en murmures lascifs à la Barry White, la musique, elle, distille tous les bonheurs du highlife – séduisante idée de la “haute vie”. A paraître le 12 mai.

Vieux Farka Touré, Samba

Après une collaboration très réussie avec Julia Easterlin, Vieux Farka Touré revient au blues dans un album dominé par l’urgence (les enregistrements ont eu lieu dans le cadre des Woodstock Sessions, soit dans des conditions live) et le plaisir tout simple de jouer. Or, quand le plaisir est là, avec des musiciens d’une trempe pareille, on aurait tort de ne pas le laisser nous gagner. Virtuose de la guitare, Vieux délivre ici des solos jubilatoires (l’excellent Ba Kaitere) et distribue généreusement une leçon d’interprétation à la malienne. Sortie le 12 mai, à retrouver sur la scène du Café de la Danse le 23 mai.

Cheikh Sidi Bemol, L’Odyssée de Fulay

C’est un très beau projet, porté par un artiste attachant, Hocine Boukella, leader du groupe Cheikh Sidi Bemol (où l’on retrouve notamment Maxime et Damien Fleau de Festen). Il a donné naissance à un spectacle narrant les fabuleuses aventures d’un personnage de la mythologie kabyle, mais aussi à un album dépouillé et recueilli, gorgé de silences et de mélodies douces, œuvre de poésie qui ne transige pas avec le tohu-bohu moderne et ne regarde que le passé, celui des déesses et des géants, des génies et des contes, celui d’une certaine enfance enfin, salutaire à retrouver.

Kasai Allstars, Around Felicite

Le nouvel album de Kasai Allstars constitue la bande originale du film Félicité d’Alain Gomis. C’est pourquoi il tranche un peu avec la production habituelle du collectif congolais, auteur il y a quelques années de Drowning Goat (Mbuji Mayi), que l’on retrouve interprétée dans le film. A côté de titres déjà enregistrés sur d’autres albums, des inévitables likembés électriques et de l’atmosphère de cérémonie foutraque à laquelle le groupe nous a habitué, on trouve ainsi trois titres d’Arvo Pärt enregistrés avec l’Orchestre symphonique kimbanguiste et tout à fait étrangers au style du Allstars. Cet hétérogénéité peut heurter, elle offre néanmoins à ce disque touffu des aérations assez plaisantes.

Ifriqiyya Electrique, Rûwâhîne

S’il est un terme que le langage médiatique a vidé de sa substance, c’est bien celui de transe, trop souvent employé pour désigner des états d’abrutissement par les décibels ou dans une perspective entachée d’exotisme. Le projet mené par Ifriyya Electrique comporte ce risque en ceci qu’il confronte le rituel de possession de la communauté Banga de Jérid (Tunisie) aux sonorités électroniques élaborées par des musiciens européens. La détermination des expérimentateurs est telle cependant, et leur respect si sincère, qu’aucun doute n’est permis quant à leurs intentions. En mêlant le bruit de l’industrie aux répétitions incessantes de la cérémonie, cet album instaure un chaos métallique à faire fuir tous les démons et réjouir les organismes.

Danyèl Waro, Monmon

A chaque interprète de maloya sa façon d’exprimer l’immémoriale peine et la force de l’espérance, de laisser affleurer la mystique de l’océan et du volcan, de dire ce qui doit être dit. Mais entre tous, Danyèl Waro demeure unique. Affaire de fougue, de révolte personnelle, de foi du corps et de l’âme dans les mots et le chant, la plainte et la résistance. Monmon peut bien se lire (le livret reproduit les textes créoles en français) autant que s’écouter, l’essentiel se situe dans la profération, qui secoue tant celui qui la reçoit, jusqu’à ce Karinm final, que Danyèl et sa femme Florans entonnent a cappella, dans une intimité libératrice.

Kale Jula, Mande Kulu

Si les traditions maliennes savent parfaitement s’accommoder de l’électricité pour s’adapter aux tournures rock, pop ou funk, il n’en demeure pas moins que leur enchantement premier doit tout à l’acoustique, aux chaleurs du bois, à la vibration de la corde. Les guitaristes Samba Diabaté et Vincent Zanetti s’attachent à restituer les incomparables beautés de ces formes musicales tout en les confrontant délicatement au violon de Jacky Molard et à la contrebasse d’Hélène Labarrière. Travail de fins ciseleurs, où le temps même s’expérimente autrement, et qui commande de tout arrêter pour écouter gravement, recevoir l’enseignement profond de cette musique.

Nawal, Aman

Il y a dix ans, Nawal, chanteuse comorienne aux compositions imprégnées de spiritualité et d’humanisme, enregistrait un petit bijou intitulé Aman. Elle le ressort aujourd’hui, en prélude à un nouveau disque à paraître l’année prochaine. En arabe et en français, puisant dans des influences aussi bien africaines qu’asiatiques, orientales et jazz, elle y plaide pour la paix et la prise de conscience écologiste, l’éducation et le féminisme, sans jamais donner l’impression de prêcher lourdement ou naïvement. Métisses, teintés de soufisme, chacun de ces plaidoyers semble toujours neuf et plus nécessaire que jamais.

Mulatu Astatke, Mulatu of Ethiopia

La découverte progressive des musiques éthiopiennes a fait émerger ces dernières années quelques figures majeures, dont la plus populaire demeure Mulatu Astatke. Vibraphoniste, arrangeur, compositeur et band leader, Mulatu doit cette reconnaissance à son rôle déterminant dans la naissance de l’éthio-jazz. Enregistré en 1972 aux USA et pour la première fois réédité aujourd’hui en stéréo et en mono, Mulatu of Ethiopia constitue l’un des premiers manifestes de ce genre. Funk, jazz, gammes éthiopiennes et langueurs sud-américaines s’y embrassent dans une atmosphère feutrée, presque spectrale et sous-tendue de mystères hypnotiques. Un indispensable, à acquérir à partir du 19 mai.

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