Actu musique

29 mars 2017

Jesus and Mary Chain : “Que les gens s'intéressent encore à nous, c'est un petit miracle”

Après dix-neuf ans de silence, le groupe le plus chaotique de la scène indé britannique revient avec “Damage and Joy”, son septième album studio. Leader de la formation écossaise, Jim Reid revient avec nous sur son itinéraire musical. The Jesus and Mary Chain seront en concert à Paris le 27 avril 2017.

Télérama.fr - Musiques

Sinkane, le funk cosmique aux accents politiques

L'américano-soudanais Ahmed Gallab opère depuis 2007 en solo sous le nom de Sinkane. Son nouvel album solo, “Life and Livin'it”, récemment sorti, affirme superbement la quintessence de ce musicien à l'identité plurielle.

Télérama.fr - Musiques

Le rappeur Médine joue les MC (“Maître de conférences”) à Normale Sup’

Médine (capture d'écran du clip de "Prose Elite)

“Sais-tu vraiment ce qu’est le rap français ? Pas une machine à sous, une machine à penser”, déclare Médine dans Lecture Aléatoire, titre extrait de son album Table d’écoute, sorti en 2006. Le rappeur de 34 ans, auteur de cinq albums dont le dernier, Prose Elite, est sorti il y a tout juste un mois, était l’invité du séminaire “La Plume et le bitume“, à l’Ecole normale supérieure (ENS), ce 28 mars.

Pendant deux heures – à la suite de Casey, Lino ou encore Fuzati –, il a disserté sur ses lyrics, ses inspirations, son style, ses techniques d’écriture et sa vision du rap, face à une salle comble de 200 personnes. Sa présence dans l’enceinte du noble édifice de la rue d’Ulm, archétype de l’élite intellectuelle française, est d’autant plus symbolique qu’il affirmait déjà en 2013 dans le titre Biopic (extrait de l’album Protest Song) vouloir “faire du rap français une passerelle vers les grandes écoles”.

“En concert dans les amphis, en conférence dans le hood”

Le dos bien droit sur sa chaise, entre les deux élèves instigateurs de ce séminaire – Emmanuelle Kharinos et Benoît Dufau –, le rappeur né au Havre en 1983 s’est dit “très honoré d’être là en tant que ‘MC’, maître de conférences”. Comme il le faisait dans le titre Le bruit qui pense (“En concert dans les amphis, en conférence dans le hood”), il abolit ainsi en une phrase la frontière symbolique entre “culture légitime” et “illégitime”.

C’est sur cette transgression d’un clivage bien établi qu’il a insisté pour expliquer la référence à Victor Hugo sur la pochette de son dernier album : “Pour moi, PNL et Victor Hugo se situent sur le même spectre, il n’y a pas d’art majeur”, assène-t-il.

“La démarche d’Hugo ressemble au rap”

Au-delà de cette considération générale, communément admise par les habitués du séminaire qui analysent les lyrics des rappeurs comme des vers de Baudelaire, Médine a développé l’analogie entre le rap et l’auteur des Contemplations, révélant qu’elle est loin d’être superficielle :

“Hugo a cassé les codes du théâtre classique avec le drame romantique. Je trouve que cette démarche ressemble au rap : on n’était pas reconnu dans la tradition musicale française, mais on finit par gagner une légitimité. J’aime chez Hugo cette approche qui a consisté à arriver dans le théâtre un mettant un gros coup de pompe dans la porte.”

Dans le clip de Prose Elite, on croise aussi le portrait de George Brassens, autre artisan du grand mélange entre érudition littéraire et argot. Ce n’est pas un hasard, puisque c’est dans ce creuset que se reconnaît Médine, comme il l’explique :

“C’est comme ça que je me sens Français, à travers la langue, la tradition littéraire, les paroliers comme Brassens. Ce sont les lettres qui m’émancipent et provoquent en moi des décharges émotives.”

“J’assume totalement mon côté ‘cherchieur’”

Interrogé sur son rapport à l’histoire, dans laquelle il puise souvent pour nourrir ses textes, le rappeur – qui cite Oxmo Puccino parmi ses premières influences –, explique s’être beaucoup renseigné par lui-même pour combler les lacunes du “roman national”. Certains ont ainsi estimé que Médine était le spécialiste de l’”history-telling”, puisqu’il mêle la fiction et l’Histoire “avec une grande hache“, selon l’expression de Perec.

“Parfois je reprends mot pour mot des parties de manuels. Ça peut être considéré comme du pillage, mais c’est ça le rap. J’assume totalement mon côté ‘cherchieur’”, s’amuse-t-il.

La genèse du morceau Enfant du destin (Petit Cheval) illustre bien cette démarche d’autodidacte. C’est en effet sur les conseils d’un ami travaillant chez Din Records qu’il s’est plongé dans Pleure, Géronimo, de Forrest Carter. C’est une des scènes de ce livre qu’il relate avec ses mots.

Le titre Kunta Kinté fait pour sa part référence de manière transparente à Racines, de Alex Haley : “C’est un de mes roman préférés, tu sens la morsure du fouet sur ton dos en le lisant. Mon ambition était de parler de la traite négrière à travers une référence que beaucoup de gens de notre génération connaissaient.”

“Il y a une punchline de Lino qui m’a mis par terre”

Les animateurs du débat l’ont ensuite fait s’éloigner du fond pour évoquer la forme. Médine utilise régulièrement des chiasmes dans ses lyrics, comme : “Si la religion c’est l’opium du peuple / C’est que le peuple a pris pour religion, l’opium” (Porteur Saint), “J’ai la force de la culture face à la culture de la force” (Rappeur 2 Force) ou “Dieu est mort selon Nietzsche, ‘Nietzsche est mort’ signé Dieu” (Don’t Laïk). Selon lui, ces formules lui servent à imprimer un message dans l’esprit des auditeurs, et à être plus synthétique.

C’est le principe des punchlines, dont les maîtres restent pour lui Booba et Lino.

“Il y a une punchline de Lino qui m’a mis par terre : ‘Ton son ne touche personne, t’es comme un tireur d’élite avec la Parkinson’ (Chargeur vide). J’ai appris ensuite que Lino l’avait empruntée à Raymond Devos. Je lui en ai un peu voulu”, raconte-t-il dans un sourire.

“Avec Don’t Laïk, j’ai eu la sensation d’être allé trop loin”

Comme l’avait annoncé Benoît Dufau, cette séance a aussi été l’occasion pour ce rappeur controversé, notamment pour son titre Don’t Laïk (où il déclare “Crucifions les laïcards comme à Golgotha”), de “dissiper quelques malentendus liés à la ‘double audition’” entre auditeurs profanes et savants en matière de rap.

A propos de ce titre, sur lequel il s’est déjà expliqué (également ici), Médine admet avoir été volontairement provocateur, tout en revendiquant son droit à “l’irrévérence” :

“La provocation n’a d’utilité que quand elle suscite un débat, pas quand elle déclenche un rideau de fer. Avec Don’t laik, c’était inaudible, et le clip a accentué la polémique. J’ai eu la sensation d’être allé trop loin. Mais ça a permis de débusquer Finkielkraut ou Marianne, qui sont tombés dans le panneau de l’imaginaire auquel je renvoyais. Dans le morceau Global, je fais mon introspection publique. Finkielkraut peut-il en dire autant ?”

En poursuivant son travail d’analyse stylistique des textes des rappeurs, le séminaire “La Plume et le bitume” leur permet par la même occasion de sortir du carcan dans lequel on les enferme souvent à la hâte. “Le rap c’est comme la boxe, philosophe ainsi Médine. De l’extérieur on dirait de la bagarre, alors qu’en fait c’est de l’escrime du poing, il faut toucher sans se faire toucher. Tu ne peux découvrir ça qu’en t’y intéressant.” 

Les Inrocks - Musique

La table de mixage ayant donné vie à “Dark Side of the Moon” vendue aux enchères

La célèbre pochette d'un des disques les plus cultes de Pink Floyd.

C’est peut-être l’objet de collection ultime pour le plus grand (et le plus riche) fan du Floyd. La console d’enregistrement qui été utilisée pour Dark Side Of The Moon a été achetée aux enchères pour la somme de 1 807 500 dollars (soit un peu de plus de 1,6 millions d’euros). 

La précieuse table de mixage, modèle EMI TG12345 MK IV, s’est retrouvée mise sur le marché par la société de ventes aux enchères Bonhams, le 18 mars dernier. Mardi 27 mars à New York, elle a trouvé un nouveau propriétaire au prix d’environ 1,8 millions de dollars. L’identité de l’acheteur reste inconnue, explique le site Reverb.

The console that used to record #TheDarkSideoftheMoon #PinkFloyd pic.twitter.com/3ktcEWZWys

— Nikhil Augustine (@nobysupertramp) March 18, 2017

Construite et hébergée par les fameux studios d’Abbey Road à Londres en Angleterre, la console a été utilisée par le Floyd pour le mixage du cultissime album datant de 1973. D’après le communiqué de presse de Bonhams, elle aurait aussi servi à Paul McCartney lors de ses enregistrements avec son groupe post-Beatles, The Wings, ainsi qu’à George Harrison, The Cure et Kate Bush.

On en connaît un, à New York, qui s’est carrément fait plaisir.

Les Inrocks - Musique

IAM : “Au-delà de la musique, on vit une grande histoire d'amitié”

Près de trente ans après son premier concert, l'emblématique groupe de rap marseillais est de retour sur scène avec un nouvel album, “Rêvolution”. L'occasion pour Akhenaton et Shurik'n de revenir sur quelques souvenirs, de Madonna à James Brown, en passant par Rakim.

Télérama.fr - Musiques

Sciences-Frictions : les inRocKs s’invitent à la Cité des Sciences pour une teuf futuriste et sensorielle

crédit : Playground Paris

A l’occasion de la première édition printanière de Sciences-Frictions, les inRocKuptibles et la Cité des Sciences et de l’Industrie s’associent pour une nuit qui va lier leurs deux passions : la musique et la science.

De 19 heures à 2 heures, la Cité se transforme ainsi en dancefloor avec ce qu’il faut de culture et d’insolite. Au programme : des espaces gigantesques à investir au cœur du parc de la Villette, des expositions qui resteront ouvertes toute la soirée, de nombreuses expériences et une programmation musicale à faire rouler la Géode.


Côté concerts, on attend avec impatience la carte blanche un peu spéciale du label parisien Antinote à la Cité des Enfants : elle consistera en effet en un showcase silencieux, accessible aux heureux détenteurs d’un casque audio. En guests : Zaltan, D.K. et Epsilove.

A ne pas manquer non plus, le live Audiovisuel de l’artiste électronique NSDOS, prestation à la fois visuelle et sonore, qui se produira dans la salle du planétarium, Sur la grande scène, au cœur de la Cité, ce sera un concert de La Femme (qui a fait son grand retour à la rentrée 2016 avec un deuxième album aussi magique qu’avant-gardiste, Mystère) imaginé spécialement pour l’occasion, et enfin un DJ set du producteur français Superpoze.

Côté expositions : vous pourrez déambuler dans les collections temporaires et permanentes de la Cité des Sciences et de l’Industrie : Terra Data, Quoi de neuf au Moyen-Âge, Le Grand Récit de l’Univers, Les Sons et La Cité des Enfants.

Une expérience à vivre au cœur du 19ème pour une nuit qui s’annonce déjà électrique. Difficile sera le retour sur Terre !

Soirée Sciences Frictions à la Cité des sciences et de l’industrie (30  avenue Corentin-Cariou, 75019 Paris)
Tarifs : 15 euros pour les 200 plus rapides, 22 euros par la suite et 26 euros sur place. Lien billetterie
Evènement facebook

Les Inrocks - Musique

Personne n’a écouté ce morceau, pourtant c’est déjà un des plus dingues de l’année

capture d'écran Youtube/Grupo ÌFÉ

Ça commence avec quelques voix lâchées en l’air, ça continue dans un vrai-faux refrain ultra catchy et ça termine sur un solo de vocoder complètement lunaire. Dans le même morceau, il y a donc ces voix, inspirées des musiques sacrées yoruba, religion dans la généalogie africaine du vaudou (notamment nigériane) ; il y a une approche complètement pop, avec ces harmonies soul/dancehall qu’on ne s’étonnerait pas d’entendre sur NRJ ; et il y a cette incantation finale, sorte d’expérimentation poussant les limites du vocoder dans ses retranchements les plus excessifs (et les plus beaux). Le tout fait de Umbo (Come Down) de ÌFÉ un truc inédit, difficilement identifiable, génial dès le premier abord mais qui mérite quelques explications.

Quand on rencontre Otura Mun, le mec à l’origine du projet ÌFÉ, il a davantage le look d’un hipster new-yorkais que de ce qu’on pourrait imaginer d’un prêtre yoruba, ce qu’il est en parallèle de sa carrière de musicien. Originaire d’une petite ville de l’Indiana, à trois heures de Chicago, dans l’Illinois voisin, il vit depuis des années à Porto Rico, où, lors d’un voyage après ses études (il se destinait à une carrière universitaire), il a découvert la religion yoruba et la rumba cubaine – deux choses qu’il a explorées avec la même passion, la même abnégation depuis. Changement de vie, donc.

Mais à 41 ans, le kid qui aimait le rock et le hip-hop n’a pas disparu ; il a seulement juxtaposé cette révélation caribéenne à son approche à lui, pensée aussi à travers la notion d’improvisation qu’il tient du jazz.

Une prière au vocoder

Umbo (Come Down) est issu du premier album d’ÌFÉ, titré IIII+IIII (ouais ouais) et dispo le 31 mars via le label Discos Ifá. Dedans, Otura Mun fait appel aux forces bienveillantes des orishas, les divinités yoruba. Les paroles disent notamment ceci :

“Drop it to the sound…
Umbo, Come Down! Come Down, Come Down!
Only your love can turn mi round, Bring it to the ground!
Umbo, Come Down! Come Down, Come Down!
Night is gone but the day seems far away, I feel you all around
Way up! Come Down!”

“Come Down, Come Down!”, entend-on en référence à Olokun, orisha vivant au fond de l’océan et capable d’entendre les rythmiques de ces chants, la danse associée étant ici une forme de communication avec lui.

“That place is your home
From the start you have known
Feel you all around when the waves come crashing down”

“Les paroles sont codées, en quelque sorte, explique Otura Mun. On peut écouter ce morceau comme on veut. Certains y verront une interprétation religieuse ; d’autres pas.” A la fin du morceau, la voix de la chanteuse Yarimir Cabán, ou plutôt son vocoder, enfin le mélange vertigineux entre les deux, s’adresse cette fois à Yemaya, la déesse mère des orishas. C’est clairement une prière qui finit d’achever cette idée : faire un tube expérimental avec de la musique religieuse et du vocoder, multiplier les influences et les références, et réussir à en faire un truc évident et limpide.

Umbo (Come Down) est à découvrir sur scène le 13/4 à La Rochelle, puis le 14 à Bordeaux et le 15 à Lyon. On a testé le 23 mars dernier au festival Banlieues Bleues, à Pantin. C’était assez dingue.

Les Inrocks - Musique

Concours The Joshua Tree's 30th Anniversary

À l'occasion du 30ème anniversaire de The Joshua Tree, notre partenaire Universal et l'équipe de U2France vous font gagner l'album en vinyle.

A vous de jouer sur notre page U2 - Quiz Musical

U2 commémora cet album en nous gratifiant de deux concerts au Stade de France les 25 et 26 juillet prochain.

Pour ceux qui n'aurait plus la tracklist en tête :

- Where the Streets Have No Name
- I Still Haven't Found What I'm Looking For
- With or Without You
- Bullet the Blue Sky
- Running to Stand Still
- Red Hill Mining Town
- In God's Country
- Trip Through Your Wires
- One Tree Hill
- Exit
- Mothers of the Disappeared

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U2 France

Rencontre avec Little Simz, fer de lance de la nouvelle scène rap anglaise

Crédit : Vicky Grout

Ton dernier album Stillness In Wonderland est paru en décembre. Peux-tu me dire ce que représente ce “pays des merveilles” pour toi ?

Little Simz : Je me considère comme quelqu’un de tout à fait lambda, mais l’attention que l’on me porte ces derniers temps me donne parfois l’impression de flotter dans un univers qui n’est pas le mien, où rien n’est réel. Mon wonderland, c’est donc mon refuge, mais aussi un endroit que l’on peut rapprocher de l’industrie musicale, pour toutes les bizarreries, les folies et les rêves absurdes inhérents à ce business.

Le plus impressionnant sur ce disque, c’est peut-être ta vision très sombre du monde. Tu as toujours eu ce sentiment ?

Sur ce disque, j’ai essayé de mettre en avant des titres plus positifs, comme une espèce de transition vers mon prochain album, mais c’est vrai que j’ai toujours eu cette vision assez noircie. Le fait d’avoir donné tout un tas de concerts ces deux-trois dernières années n’a d’ailleurs rien changé à la donne : les histoires que l’on me raconte, les expériences que l’on me partage, tout ça ne fait que me conforter dans cette vision.



Tu dis souvent que tu préfères être une artiste réelle plutôt qu’un modèle…

Oui parce que je veux que les gens soient conscients que je ne suis qu’un être humain et que je peux donc faire un paquet d’erreurs. Je ne veux pas servir de modèle à qui que ce soit, rien ne sera jamais parfait chez moi et ceux qui apprécient ma musique doivent le savoir. Moi-même, je n’attends absolument rien de personne, donc je ne veux pas que les gens attendent de moi des directives ou je ne sais quoi.

C’est pour ça que tu as monté ton propre label, Age 101 Music ? Dans le but d’être indépendante et de n’avoir à rendre de compte à personne ?

Tu sais, j’ai juste envie de faire les choses à ma façon, d’avoir une plateforme qui me permet de publier mes projets quand je le souhaite, et peu importe si je me plante parfois. Age 101 Music n’a pas été mis sur pied pour gérer la carrière d’autres artistes, il est simplement là pour m’aider à publier mes projets et ceux d’autres artistes dont j’apprécie la musique. Je veux aller au bout de mes idées et voir jusqu’où ça peut me mener.

Être une rappeuse indépendante à la tête de son propre label, tu as conscience que c’est plutôt rare dans le hip-hop et que ça incite certains médias à faire de toi une figure féministe ?

Je ne peux pas aller contre cette idée, mais je trouve ça assez restrictif. Personnellement, je ne me considère pas comme féministe et ma musique ne l’est pas du tout. C’est juste une musique composée depuis ma perspective, celle d’une jeune fille de Londres qui tente de parler au mieux du monde autour d’elle.

Ça t’ennuie qu’une femme qui fait du rap soit immédiatement cataloguée comme féministe ?

Ça ne va pas m’empêcher de dormir, mais je ne veux pas être enfermée dans une étiquette qui ne me correspond pas. D’autant qu’une rappeuse n’a pas à être féministe, c’est un choix propre à chaque MC. De la même manière que l’on ne demande pas à tous les rappeurs d’être conscients ou virils, on n’a pas à exiger des rappeuses qu’elles adoptent tel ou tel rôle. Et c’est valable pour tout : par exemple, je n’aime pas que l’on parle de moi comme d’une rappeuse anglaise. Je joue de différents instruments, je produis et je rappe, donc je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas être considérée comme une artiste avant tout.

Tu as déjà été rabaissée en tant que femme ?

Oui, mais comme beaucoup de femmes au sein de cette industrie, qui semble réduire les artistes uniquement à leur genre. Dans mon premier album, je disais que les femmes pouvaient être des rois, et c’est exactement ce que j’ai envie de défendre. Oui, une femme peut gérer sa carrière elle-même et produire des artistes masculins. Et ce n’est pas être féministe que de dire ça.

Étant originaire de Londres, tu as conscience d’être associée au renouveau de la scène locale ?

Bien sûr ! Et je trouve ça formidable d’être citée aux côtés de Skepta ou Stormzy, dont je trouve le travail fabuleux. Aujourd’hui, la scène rap venue d’Angleterre reçoit de plus en plus d’attention, c’est bénéfique pour tout le monde. D’autant que l’on fait tous une musique singulière, ce qui montre la richesse de notre culture. Bon, je dois quand même avouer passer de moins en moins de temps à Londres ces derniers temps à cause des tournées, mais je suis très fière de ce qui se passe ici.

Tu l’as dit : ta musique est très différente de celle de Skepta, Stormzy ou Giggs. Du coup, qu’est-ce qui caractérise le hip-hop anglais ?

Je ne pense qu’il y ait quelque chose qui nous caractérise tous, je pense juste que l’on est hip-hop et que l’on a compris toutes les possibilités que peut offrir ce genre. Moi-même, je n’ai jamais souhaité qualifié ma musique de grime ou je ne sais quoi. Mon album a été enregistré entre Londres et Los Angeles, j’ai collaboré avec Syd, j’ai eu l’occasion de partir en tournée avec Schoolboy Q : je ne vois pas en quoi je devrais chercher à me différencier des Américains. Je fais la même musique qu’eux, mais selon une approche différente.

De ton côté, tu penses produire de la musique toute ta vie ?

Je ne pense qu’au présent et, pour le moment, je n’ai pas envie de faire autre chose que de la musique. Peut-être qu’un jour je voudrais faire un film ou me mettre à tricoter, mais, actuellement, je me focalise uniquement sur mes prochaines dates de concert et sur la production de mon prochain album, à paraître en début d’année prochaine.

En concert le 29 mars à la Sirène (La Rochelle), le 30 mars pour le festival LFSM (à la Gaîté Lyrique), le 31 mars à Metz (La BAM) et le 1er avril à Laval (6 par 4).

Album Stillness in Wonderland disponible en digital sur Apple Music. Et aussi en version physique ici.

Les Inrocks - Musique

Rencontre avec Kelly Lee Owens, nouveau phénomène de la musique électronique

Kelly Lee Owens (: Kim Hiørthoy)

Il faut s’immerger intégralement, tête comprise. Et y rester, longtemps. Le premier album de Kelly Lee Owens ne s’écoute pas à la va-vite dans une playlist Youtube entrecoupée de publicités reloues. Il se savoure. Avec cette voix dream-pop qui caresse un mélange d’ambient, de house et de techno, le bien nommé Kelly Lee Owens se révèle d’une fluidité moderne et nous rappelle vaguement Björk (en plus aquatique, moins magistral). Son auteure l’a composé, enregistré, mixé et produit seule, mais encouragée par sa bande d’amis : Daniel Avery, Ghost Culture, Gold Panda et Erol Alkan, qui ont su déceler chez cette jeune Galloise une poésie en clair-obscur d’une grâce intemporelle.

On la retrouve dans la salle de petit dej’ d’un hôtel parisien. Elle porte une robe noire moulante, les cheveux ondulés au carré. Elle rit beaucoup, plisse les yeux pour nous fixer, et se révèle si agréable qu’on aurait pu rester là, à l’écouter discourir sur la vie, des heures durant.

Pourquoi as-tu décidé de quitter le Pays de Galles pour Londres ?

Kelly Lee Owens – Londres est la ville où j’ai grandi musicalement, c’est une sorte d’incubateur pour jeunes gens créatifs. C’est un bel endroit pour s’exprimer. Mais on ne comprend rien si je ne commence pas par le Pays de Galles, qui a d’ailleurs hérité du surnom “La patrie du chant” [“the land of song” en vo]. C’est une nation dédiée à l’expression de soi, à la narration, à la poésie, aux chorales, aux chansons folk. Cette tradition est très présente et la performance encouragée. J’ai participé à un festival de chants. Tout n’est que chansons galloises, poèmes gallois, mythologie galloise. Quand t’es jeune tu trouves ça nul, pas cool, mais en grandissant, tu commences à apprécier d’où tu viens. Tu prends du recul, et tu comprends que quelque part cet endroit t’a en partie formé. J’étais dans une chorale. Ma voix était mon instrument. Je ne savais ni écrire ni lire la musique. J’étais trop feignante pour ça, et c’était trop mathématique. La musique a donc toujours été un truc naturel, pas quelque chose de technique. Au Pays de Galles, la voix c’est l’émotion.

Ensuite, tu as déménagé à Manchester c’est bien ça ?

Manchester c’est la ville où j’ai découvert les groupes avec des guitares, les festivals, les concerts. Au lycée, j’étais la fille bizarre, l’outsider. Tout le monde était un peu chav. Moi, non. Je me suis sentie soulagée quand j’en suis partie. A Manchester j’ai découvert le sens de la communauté, de l’excitation collective. Je faisais tout ce que je pouvais pour faire partie du monde de la musique. J’aidais au merch’, dans les festivals. Je posais plein de questions, je voulais tout savoir. Puis j’ai rencontré des gens qui déménageaient à Londres. Et je les ai suivis.

Et tu as bossé chez un disquaire ?

Oui. Pure Groove m’a offert un job avec un salaire. Ça n’arrive jamais ce genre de trucs donc j’ai sauté sur l’occasion. C’est là-bas que j’ai rencontré Daniel Avery, Ghost Culture, Gold Panda… En face, il y avait Fabric [mythique club londonien désormais fermé, ndlr]. J’ai donc commencé à être exposée à toute cette scène. J’ai joué dans un groupe un temps mais je ne me sentais pas très sûre de moi. Un jour, Dan [Avery] m’a demandé de venir enregistrer des voix en studio. C’était Drone Logic. Quand Erol Alkan a entendu ce premier morceau il nous a dit “Vous deux, vous devriez bosser ensemble !” Ghost Culture était l’ingé son. On était trois super potes dans un studio et c’est ça qui était incroyable. J’étais au bon endroit, au bon moment. On est tous si impatients aujourd’hui. On veut tout, tout de suite. J’étais comme ça moi aussi. Quand j’ai commencé à bosser avec eux, j’ai compris comment ça marchait. J’ai découvert le processus derrière la musique, comment créer des sons, et ça m’a excité. Je me suis intéressée à la production et donc à la dance.

Quand as-tu commencé à créer ta propre musique ?

Il y a quelques temps, j’ai posté un premier morceau, Lucid, sur Soundcloud. Plusieurs personnes m’ont encouragé en me disant qu’elles trouvaient ça vraiment bien. Je me suis donc dit que je devais continuer. Ça a été graduel. J’ai pris mon temps et c’était bien comme ça. On devrait tous ralentir le rythme, ne pas se mettre trop de pression sur les épaules. J’ai l’impression que les femmes de moins de 30 ans passent leur temps à se dire “Mon dieu, je ne réussis pas“. Non, c’est bon, relaxe ! J’ai 29 ans et je connais cette angoisse. Mais c’est juste un chiffre, ça n’a pas d’importance. Il faut se faire confiance. Si j’avais fait un album il y a dix ans, ça aurait été de la merde et j’aurais tout fait pour éviter le sujet avec toi aujourd’hui !

Pourquoi intégrer ta voix très pop-folk à ta musique électronique ?

Ma voix a été mon tout premier instrument. Elle devait donc faire partie de l’album. C’est elle qui déclenche les émotions. Tout comme ces sons bizarres que j’enregistre tous les jours pour mes samples. Voilà qui je suis. Il faut juste se faire confiance car c’est le seul truc qui pourra te différencier, marquer ton individualité. Moi par exemple, je vois les sons. Pas comme des couleurs mais comme des formes qui ne sont pas nécessairement bien définies. Je voulais que ma musique ait une forme arrondie. Pour moi, les beats sont séparés les uns des autres et il faut donc tisser quelque chose entre eux pour les relier. Ça fait sens ? (elle rit).

Tu écoutes beaucoup de musiques électroniques ?

Je ne me limite pas. Ça serait ennuyeux. Je ne suis pas qu’une seule chose. Un rêve, un goût, un genre. Surtout vu que je bosse chez un disquaire, et que j’ai été exposée à tellement de musiques différentes. Il y a tant de choses à connaitre là-dehors ! J’ai toujours trouvé très agaçant le rangement par genres dans les magasins de disques d’ailleurs. J’ai toujours questionné cette organisation. Tout le monde entend et réagit différemment à ce qu’il écoute. Mais nous avons ce désir très humain de mettre les choses dans des boites, de les catégoriser. L’industrie de la musique adore le packaging. Moi je trouve ça restrictif. Les gens ne se résument pas à un style. Aujourd’hui, il y a davantage de fluidité. On sent que ça prend de l’importance, non ? Les gens se rebellent contre ces restrictions imposées par la société, et j’en fais certainement partie !

Arthur  a été utilisée comme b.o d’un défilé Alexander McQueen en 2016, comme cela s’est-il passé ?

J’ai reçu un mail une semaine avant le show d’un directeur artistique. Je croyais qu’il voulait utiliser dix secondes de mon morceau ou le remixer dans une playlist. En fait, il l’a diffusé deux fois en entier ! Je regardais le show en streaming sur mon ordi car je bossais, et je trouvais ça irréel. J’étais si excitée que je ne pouvais plus contrôler ma respiration, ni mes réactions. Je poussais de petits cris ! Je me sens connectée à Lee McQueen. Je sais qu’il est décédé, mais je me sens toujours liée à son état d’esprit. Il venait d’un milieu populaire et n’a jamais fait de compromis ou attaché d’importance à ce que les gens pensaient de lui, de ses créations. Il voulait toujours que le public se sente légèrement effrayé par ses femmes et j’adore cette idée. Si des jeunes filles peuvent entrer dans un club, me voir balancer de la techno et de la house lors de mes dj-sets et se dire “voilà ce que je veux faire !“, je serais heureuse.

Tu souhaites montrer aux femmes qu’elles aussi peuvent faire de la musique électronique ?

J’aurais espéré voir plus de femmes artistes en grandissant. Björk m’inspirait beaucoup car elle avait cette force, ce contrôle, cette conviction. Je ne vois pas beaucoup de femmes dans la techno et la house. Elles font souvent des dj-sets. Il y en a certes de plus en plus mais un déséquilibre persiste. C’est étrange. On me questionne à ce sujet, comme toi, et je ne peux m’empêcher de me dire “putain, on en est encore à parler de ça ?” Je sais que c’est nécessaire mais ça m’énerve quelque part. Est-ce qu’on se limite nous-mêmes ? Est-ce qu’on laisse les autres nous limiter ? Je ne me suis jamais sentie limitée en tant que femme dans la musique. J’ai bossé dans un magasin de disques avec dix mecs blancs d’âge moyen et je ne me suis pas sentie différente, ou coincée, ou restreinte. Il faut se lancer, y aller !

A quoi penses-tu en composant ? A faire danser les gens ?

La seule fois où j’ai pensé comme ça, c’est quand j’ai bossé sur le morceau Anxi avec Jenny Hval. Quand j’ai entendu ses paroles, je me suis imaginé un drop dans un club. Mais généralement, je compose pour moi. Ça peut paraître égoïste mais je suis juste fidèle à ce qui me vient, à ce qui coule de moi-même. Si les gens connectent, c’est tout ce que je peux souhaiter de mieux ! Je ne veux pas leur dicter leurs émotions. La musique peut être source d’espoir, d’angoisse, donner envie de s’évader en elle. Je veux juste que les gens tirent de ma musique ce qu’ils souhaitent, ce dont ils ont besoin. Je ne me dis donc jamais “tiens je vais mettre telle fréquence ici comme ça ils vont adhérer“.

La musique électronique est liée à la nuit pour toi ?

Avant, ça l’était. Mais quand j’ai commencé à faire moi-même de la musique électronique, je ne l’ai plus vu comme ça. Par exemple, Bird et Arthur intègrent des sons d’oiseaux au ralenti. Au début d’Arthur, l’oiseau que tu entends c’est vraiment moi tenant mon téléphone à bout de bras par la fenêtre de chez mes parents pour enregistrer les pigeons ramiers. Ça me rappelle la maison. Je crois que ces deux morceaux parlent donc plus du jour, ou bien introduisent une certaine lumière dans le monde de la dance. Ils représentent le matin, le recommencement, l’espoir.

Tu as enregistré tous les sons que l’on entend ?

Oui pratiquement. Mon EP Oleic commence avec le bruit d’un cracker fondant dans de la soupe chaude. Il y a un autre track qui intègre des bruits de bières pressées. Des bulles, des gouttes. Je suis obsédée par le quotidien. J’essaye de faire en sorte que ça ne soit pas une évidence. Tu ne le savais pas, parce que comment l’aurais-tu su après tout ? Mais une fois que tu le sais, c’est intéressant aussi finalement. Ça apporte une autre dimension au morceau. Je suis la fille cheloue qui enregistre le bruit de l’escalator dans le métro à Londres, ou les essuie-glaces cassés de son mec. Tous ces sons peuvent me donner une idée de morceau. Pour CBM, j’ai mis mon téléphone dans ma poche et j’ai descendu des escaliers. On dirait que je marche dans de la neige, “Tchssss, tchssss“. Il y a de la musique partout !

Ça ne te manque pas de ne pas jouer d’instruments plus organiques?

J’adorerais savoir jouer du violoncelle. J’aime les gens qui s’emparent d’un instrument classique et en font quelque chose d’étrange. Comme Dorothy Ashby, une incroyable harpiste de jazz qui a fait un disque d’afro-harpe avec des beats afro, de la harpe psyché. Ou Alice Coltrane aussi, qui a joué de la harpe psyché non-traditionnelle. Ou Arthur Russell et le violoncelle justement. J’aime quand on fait quelque chose auquel je ne m’attends pas.

Tu écoutes toi-même beaucoup de musique ?

Je passe la plupart de ma vie à écouter de la musique ! Quand je bossais à plein temps chez ce disquaire, j’en écoutais toute la journée. Puis je rentrais composer chez moi. Entre les deux, j’en écoutais au casque. A part quand je dors, j’écoute de la musique tout le reste du temps. Une fois, j’ai oublié d’emmener mes écouteurs lors d’un voyage en Italie. Je n’ai donc pas écouté de musique pendant une semaine. C’était étrange. Au retour, je me suis mis In Rainbows de Radiohead au casque. J’adore cet album, si tu as de bons écouteurs ou de bonnes enceintes, tu peux entendre toutes les nuances, c’est magnifique. Bref, je l’ai trouvé encore plus incroyable que d’habitude. Pourquoi ? Parce que j’avais offert du repos à mes oreilles. On est assaillis de sons en permanence, surtout dans les grandes villes. On est saturés. Je recommande donc de faire ce genre de pause d’une semaine et ensuite d’écouter ton album préféré !

Ton morceau Arthur est un hommage à Arthur Russell. Pourquoi l’admires-tu autant ?

J’aime les personnalités. Les gens vrais, solides, déterminés. Je suis naturellement connectée à leur musique car c’est la traduction de ce qu’ils sont. Arthur faisait de la musique tous les jours, sans faire de compromis. Même mourant, il continuait à se produire. C’était tout son être. Moi je suis très paresseuse en comparaison. Je dois me mettre des coups de pied au cul parfois pour me motiver. Je l’admire pour sa motivation et sa liberté. Du moins c’est ce qui transparaissait. Je suppose qu’au fond de lui il était pétri de doute et de paranoïa comme nous tous !

Kelly Lee Owens, Kelly Lee Owens (Smalltown Supersound/La Baleine). En concerts le 20 avril au Badaboum dans le cadre de la Fils de Vénus Birthday Party Day 1 (Paris, 11e), et le 11 juin au festival We Love Green. 

Les Inrocks - Musique

Le funk aérien et secoué de Thundercat

L'ex-bassiste des Suicidal Tendencies fait valoir en solo un groove vaporeux qui fleure bon les seventies.

Télérama.fr - Musiques

Mélodies avec orchestre

Soie et velours, soleil et lune. Voilà à quoi l'on pense en écoutant le ténor Yann Beuron et le baryton Tassis Christoyannis s'approprier les mélodies avec orchestre de Camille Saint-Saëns, tandis que l'Orchestra della Svizzera Italiana, dirigé par Markus Poschner, se met au service des voix avec humilité et talent. Ce pan méconnu de l'oeuvre de Saint-Saëns, ressuscité avec l'aide du Palazzetto Bru Zane (Centre de musique romantique française), trouve ici les interprètes idoines pour rendre justice à la qualité des poèmes, aux images qu'ils suscitent, à la subtilité et à la richesse de l'instrumentation.

De Yann Beuron, on admire la diction gourmande, la chaleur et la lumière de la voix, la rondeur et la netteté de la ligne de chant. Tout aussi précis dans la prononciation et l'articulation du français, Tassis Christoyannis offre un timbre plus sombre et caressant, déjà éprouvé dans ce répertoire (on lui doit une intégrale des mélodies pour voix et piano, enregistrées pour Aparté avec le pianiste Jeff Cohen). Tous deux partagent le refus des épanchements et une conscience aiguë du sens des mots, qu'il s'agisse des poèmes de Victor Hugo (chatoyante Extase, délicieux Enlèvement), de l'orientalisme délicat des Mélodies persanes, ou de l'humour grinçant de la Danse macabre, poème symphonique ici restauré dans sa version mélodique, sur un texte piquant d'Henri Cazalis. — S.Bo.

| Saint-Saëns, Mélodies avec orchestre, 1 CD Alpha 4F.

Télérama.fr - Disques

Concerto pour violoncelle no 1. Sonates nos 2 et 3

Belle saison pour les admirateurs de Camille Saint-Saëns (1835-1921) : on peut encore visionner, sur Arte Con­cert, la captation du Samson et Dalila monté cet automne à l'Opéra de Paris, et l'on attend d'oreille ferme la résurrection de son Timbre d'argent à l'Opéra-Comique (en juin). D'autres événements plus discrets sont tout aussi passionnants. Comme cet enregistrement, témoignage de l'affection qu'avait Saint-Saëns, pianiste virtuose, pour le violoncelle, auquel il consacra notamment deux concertos et diverses pièces de musique de chambre. Partenaires musicaux de longue date (et compagnons dans la vie), la violoncelliste Emmanuelle Bertrand et le pianiste Pascal Amoyel ont déjà puisé dans ce répertoire pour un disque incluant la première Sonate et le tubesque Cygne ; ils proposent cette fois les Sonates nos 2 et 3.

D'une luxuriance quasi orchestrale dans son premier mouvement, la Sonate no 2, op. 123 ose ensuite un Scherzo à rebondissements, où les deux instruments se coursent, conversent, fuguent, avant de se rejoindre sur un pied de nez. La Romanza qui suit, d'une grande douceur, touche d'autant plus que ses interprètes la dépouillent de tout sentimentalisme. La perfection du dialogue chambriste se fait particulièrement ressentir dans le dernier mouvement, où violoncelle et piano sont à égalité. De la Sonate no 3 en ré majeur, enregistrée ici pour la première fois, il ne reste que les deux premiers mouvements, si inspirés qu'on regrette d'autant plus amèrement l'absence des suivants. Le violoncelle s'y fait d'abord chanteur, et l'Andante sostenuto, avec son piano aquatique, est d'une poésie absolue.

On terminera par le début du disque : Emmanuelle Bertrand y joue, avec fougue et beaucoup d'intention, le très lyrique Concerto pour violoncelle no 1, op. 33, pensé par Saint-Saëns comme s'il était d'un seul tenant, malgré son découpage en trois mouvements. Elle y retrouve l'Orchestre symphonique de Lucerne et le chef James Gaffigan, avec qui elle a déjà enregistré pour Harmonia Mundi une belle version de Tout un monde lointain, d'Henri Dutilleux. Là encore, l'entente entre les interprètes est idéale, la soliste et la formation orchestrale trouvant chacune leur juste place. — Sophie Bourdais

Emmanuelle Bertrand assure par ailleurs la direction artistique du Festival de violoncelle de Beauvais, dont la 25e édition se tient du 12 au 21 mai (festivalvioloncellebeauvais.fr).

| 1 CD Harmonia Mundi 4F.

Télérama.fr - Disques

Princess

Chanteuse rare, la Suissesse Susanne Abbuehl a donné trois albums sur ECM, April (2001), Compass (2006), The Gift (2013), qui sont autant de cadeaux, avec quelque chose d'improbable, de résolument poétique. De formation classique et ayant étudié l'art vocal de l'Inde du Nord, elle a découvert que, pour le jazz, le velours de sa voix se déroulait mieux sans contrebasse, avec un piano et de la percussion. Composant ses propres morceaux, elle les chante en courtisant le silence dans des couleurs d'aube ou de crépuscule. Récemment, elle a formé un duo avec le pianiste français Stephan Oliva, personnalité singulière, qui se situe à la lisière du jazz. Ce duo en évoque un autre, formé au début des années 1960 par Jeanne Lee et Ran Blake (The Newest Sound around, un chef-d'oeuvre). L'album Princess représente un écart par rapport aux disques ECM de la chanteuse car il est constitué de compositions de Jimmy Giuffre, Don Cherry, Keith Jarrett, Stephan Oliva, plus une prenante version de What a wonderful world, de Bob Thiele. Au duo, se joignent les percussions de Oyvind Hegg-Lunde qui procède par ponctuations plus que par pulsations régulières. Les morceaux de Jimmy Giuffre permettent à la chanteuse des interprétations qui donnent aux paroles leur charge poétique et des vocalises improvisées d'une très belle tenue. La prise de son donne au piano une profondeur majestueuse qui met magnifiquement en valeur le velouté ou la transparence de la voix. Une réussite. — Michel Contat

| 1 CD Vision Fugitive/L'Autre distribution.

Télérama.fr - Disques

Légendes urbaines

Guidoni tel qu'on l'aime. Trente-cinq ans ( !) après le choc Crime passionnel, qui l'avait propulsé aux cimes d'une chanson théâtrale et subversive, le voici qui renoue avec cette veine troublante dont il avait fait sa marque de fabrique dans les années 1980 — et que personne, depuis, n'a su prolonger. Sans atteindre les sommets du disque fondateur, ses Légendes urbaines nous entraînent dans les méandres des rencontres fugaces et des jeux de hasard, des nuits de feu et des matins de glace, des bordels mal éclairés et des errances nocturnes. Foncièrement dramatique, pas forcément tragique, c'est un voyage en pays connu, sans être un bis repetita. Car le temps a passé. Les ans et les absences commencent à peser, et les questionnements ont un peu changé. Ceux d'aujourd'hui, moins opératiques que ceux d'hier, ont le parfum de l'intime. Sans doute parce que, cette fois, Guidoni écrit tous les textes. Et si sa plume n'a pas la flamboyance de celle de Pierre Philippe, imposant parolier des débuts, elle est cinglante et précise. Servie par des mélodies à l'esprit souvent cabaret — signées Didier Pascalis, qu'on connaissait en tant que producteur d'Allain Leprest ou de Romain Didier —, un peu moins par des arrangements datés, qui auraient mérité davantage de modernité. Tant pis : cet inattendu retour est pavé de chansons qui font mouche. Le métaphorique Moi je danse ; le trop lucide Fatigant ; la séduisante Patience du diable. Ou l'interrogatif Où allez-vous, Nora, Djemila ?, clin d'oeil à une chanson de 1980… Une façon de boucler la boucle, ou plutôt de se recentrer. Peut-être est-ce même pour cela que la voix est si belle : cela fait des années que Guidoni n'avait plus si bien chanté. — Valérie Lehoux

| 1 CD Tacet.

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1000 Can Die

C'est étonnant tout ce qu'on peut faire avec le kologo, petit luth à deux cordes montées sur calebasse qui est un peu le banjo d'Afrique de l'Ouest. Prenez le Ghanéen King Ayisoba, fils de berger frafra animiste, débarqué de sa brousse dans la jungle urbaine d'Accra : deux ans après avoir secoué le public européen avec ses mixtures électro-roots et son exubérance mystique — dans la foulée du rebelle Wicked Leaders —, le sorcier rasta, déchaîné, nous bluffe encore en faisant muter sa transe punk au contact d'une brochette d'invités tout aussi barrés, sur un disque à grooves multiples produit avec inventivité.

On y retrouve le rocker batave Arnold de Boer (The Ex, Zea), son vieux complice, sur l'underground Wekana. Mais c'est au MC ghano-roumain Wanlov da Kubolor que le rasta doit la puissante diatribe d'ouverture Africa needs Africa, tornade de harangues nasillardes et de flow speed, de cordes tribales et de beats frénétiques, boostée par des claviers hypnotiques. Ailleurs, le reggaeman Lee Scratch Perry et le rappeur-producteur M3nsa revisitent l'esprit tradi-moderne du « hiplife », mélange ghanéen de hip-hop et de high life. Orlando Julius et Sakuto Yongo jouent également les apparitions, l'un au saxo, planant, l'autre avec un violon rudimentaire, apportant d'autres couleurs, aussi différentes qu'évidentes. — Anne Berthod

| 1 CD Glitterbeat/Differ-Ant.

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Interplanetary Class Classics

Fat White Family n'a pas fini de nous surprendre. On s'attendait à l'implosion de l'ingérable groupe de têtes brûlées, notamment une rupture définitive entre les deux artisans aussi essentiels qu'emblématiques de leur chaos sonore, le chanteur Lias Saoudi et le guitariste Saul Adamczewski. Et voilà que l'on retrouve les compères, complices comme jamais, au coeur de ce curieux projet. Avec The Moonlandingz, nos rugueux duettistes sont associés, dans la vague lignée des supergroupes alternatifs Gorillaz ou FFS, au très branché The Eccentronic Research Council, trio électro et excentrique du nord de l'Angleterre. Et l'entente se révèle des plus cordiales. Pas easy listening, quand même, mais pleinement accessible, voire carrément pop par moments. Produit par Sean Lennon, l'album voit défiler quelques « guests » de choix, Yoko Ono (en pleine forme sur l'obsédant groove final de l'hystérique This Cities Undone), Phil Oakey (Human League) et même un Village People ! Mais le plus étonnant est l'équilibre réalisé entre un esprit free rock propulsé par des claviers néopsyché (dont l'entêtant Black Hanz est un sommet) et une concision quasi glam dans les rythmes et certains refrains entêtants. Le salace Glory Hole ou Vessels exhalent même un délicieux parfum de T. Rex dégénéré, tandis que le slow très 60's The Strangle of Anna (en duo avec la chanteuse Rebecca Taylor) a tout d'une jolie parodie kitsch du Velvet Underground. Vous l'aurez compris, Interplanetary Class Classics est un bel ovni. — Hugo Cassavetti

| 1 CD Transgressive.

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Archives Vol. 1

Depuis 2004, les Parisiens d'Aluk Todolo créent un fascinant « occult rock », croisement de krautrock glacé et de harsh noise. Un an après l'album Voix, ce drôle d'objet rassemble des raretés : expérimentations, travaux d'étape, ou captations brutes de répétitions. Chaque titre renvoie à une date, de 2004 à 2010, écrites en chiffres romains. Les amateurs reconnaîtront un morceau du premier EP du groupe, des motifs de Finsternis, ou une piste de A collaboration, publié avec Der Blutharsch.

Pour les profanes, cette plongée dans les entrailles de la discographie et du processus créatif d'Aluk Todolo est une bonne porte d'entrée dans leur univers étrange. Pas de repères évidents dans ce rock instrumental extrême, répétitif et saturé, au son parfois lointain et étouffé. Aluk Todolo expulse une sorte de poésie fantôme, propice à la divagation et frappe le subconscient par ses incantations sans paroles. Au détour de larsens et de riffs, on croit percevoir des cris. Les ailes d'un insecte, la complainte d'une lyre scandinave, un tambour tribal, ou de l'orgue. Le martèlement mécanique du dernier morceau — bande-son parfaite pour un cauchemar — esquisse une machinerie spectrale, ou peut-être, en forçant un peu l'imagination, celle d'un vieux train à vapeur hanté. Quand les ultimes vibrations nébuleuses de basse et de guitare s'évanouissent, il reste la sensation d'achever un remuant voyage intérieur. — Marie-Hélène Soenen

| 1 CD Temple of torturous.

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