Actu musique

15 février 2017

Le morceau du jour : le remix de Temples par Jagwar Ma

Jono Ma au centre entourée de ses acolytes de Jagwar Ma (DR)

Et si le psychédélisme de Jagwar Ma rencontrait celui de Temples ? C’est à peu de choses près ce qu’a du se dire Jono Ma avant de s’attaquer au remix de Strange Or Be Forgotten, premier extrait du prochain album des Anglais de Temples, Volcano, qui devrait sortir courant mars.

Le résultat est une belle réussite : voyage psyché tendance volutes de fumée en plein outback australien, que vient martyriser un beat dévastateur doublé d’une mélodie hypnotique. Si le single original présentait déjà les contours du tube pop, cette version club, plus brumeuse mais dont la sève dégage la même euphorie, est une bombe construite pour un bel after aux aurores.

Dans un mail cryptique adressé à Thump, Jono Ma explique :

“Pendant des siècles, le Temple de Panthera Onca a été une source de conseils moraux, de croissance et d’exploration, offrant charité, protection et Abri à ceux en quête de repentance, de salut, de salivation. Ce message plus récent du Temple Moderne de Jaguar prêche la patience, l’abstinence et le désir d’embrasser l’étrange et même le plus étrange.”

De leurs côtés, Temples a estimé que “Jagwar Ma a une véritable habileté à fabriquer des morceaux hypnotiques”, ajoutant : “Ils ont amené Strange Or Be Forgotten dans une contrée étrange faite de rythmes dance et de  vibrantes nuances atmosphériques.” Okay.

Les Inrocks - musique

The Weeknd s’invite sur le très explicite single “Some Way” de Nav

Le rappeur NAV et The Weeknd, qui profitent du réveillon, le 1er janvier 2017. (Instagram/NAV)

Le rappeur-producteur Nav et The Weeknd ont passé pas mal de temps ensemble ces derniers temps. Après un long teasing sur les réseaux sociaux, leur collaboration Some Way est enfin dévoilée, et à écouter ci-dessous :

Les deux artistes canadiens se sont unis pour produire cette chanson qui sonne comme une sérénade sensuelle, en ce lendemain de Saint Valentin. Mais si on s’attarde un peu sur les paroles, c’est loin d’être le cas. Dans le premier couplet, The Weeknd semble se vanter de sa dernière conquête auprès d’un rival mis sur le carreau. Quant à Nav, il se remet difficilement d’un chagrin d’amour et dépense tous son argent à acheter des pulls. Pitchfork relève d’ailleurs un passage particulièrement explicite :

“I think the belts inside the store look better on my waist/I think my nuts look better on her face.”

En français : “Je pense que les ceintures dans la boutique seraient mieux sur ma taille. Je pense que mes couilles seraient mieux sur son visage.” 

Après Beauty Behind the Madness (2015), The Weeknd nous avait convaincu avec Starboy, sorti cet automne 2016, album aussi intime qu’obscur, dans lequel le chanteur tente d’apprivoiser ses propres démons. 

En concert le 28 février à l’AccorHotels Arena de Bercy, à Paris.

Les Inrocks - musique

TripleGo : “A la base, le rap est un spleen”

Triplego

Vous êtes souvent présentés comme des héritiers de PNL, mais vous faisiez ce type de sons très planants, aériens, avant qu’ils n’explosent non ?

Sanguee – On a toujours fait de la musique lente, planante, sans vraiment savoir ce qu’on faisait réellement. Après, les gens ont mis le mot cloud dessus. On a toujours apprécié écouter des sons dans un état second. C’est plus agréable d’écouter des sons lents en fumant. L’idée initiale, c’était de faire de la musique qui se prête à ça. Puis c’est devenu plus émotionnel, on a grandi dans ce truc.

Momo Spazz – C’est aussi venu par envie d’évasion, par envie de nouveaux horizons. J’étais toujours baigné dans l’idée de quitter son monde, sa monotonie… C’est notre culture. J’ai grandi en écoutant du rap américain, mais aussi de la musique électronique comme la Dj Falcone, Alan Braxe ou les Daft Punk. C’est ce mélange qui donne notre musique.

Sur ce nouvel Ep, il y a un titre nommé Eau frais. Votre précédent Ep s’appelait Eau mx, le premier Eau calme… C’est quoi ce délire avec l’eau ?

Sanguee – L’eau c’est la puissance, c’est vital. Ça prend plusieurs formes.

Momo Spazz – C’est transparent, c’est pur. C’est profond dans tous les sens du terme.

Sanguee – C’est sans limite, ça peut détruire comme ça peut donner la vie.

Appeler votre Ep 2020, c’est pour anticiper le rap du futur ?

Sanguee –  C’est surtout une esthétique. Il y a une idée rétro-futuriste derrière ce titre.

Momo Spazz – Ce projet, c’est notre vision de ce que sera 2020.

OK… C’est-à-dire ?

Sanguee – (rires) C’est abstrait, c’est sûr. On est pas mal là-dedans. Aujourd’hui, le monde change en six mois. On fantasme le futur.

Momo Spazz – Dans le choix des prods, dans la manière de rapper, on a vraiment cherché à passer un cap, à digérer toutes sortes d’influences et d’inspirations. On s’est focalisé sur nous en voulant faire un Ep qui puisse encore cartonner en 2020.

Sur tous vos projets, il y a, à un moment donné, des inspirations orientales, ou un couplet en arabe, chose relativement rare dans le rap français actuel…

Sanguee – J’ai grandi bercé par la musique orientale, mes parents sont nés au Maroc. Du chaâbi, du gnawa… Mais ces influences sont venues à moi tardivement. C’est une signature. Ca n’est pas de la musique de mariage, c’est bien plus froid. Et puis il y a une magie quand on entend une langue autre que du français ou de l’anglais. J’adore écouter de la musique hollandaise, que je ne comprends pas. Ça fait travailler l’imaginaire.

Vous parlez moins de drogue dans cet Ep que dans les autres, non ?

Sanguee – C’est vrai. Quand on le faisait, très peu de gens s’y étaient mis en France. On était dans la translation de ce qui venait des États-Unis, on avait 16-17 ans, on était dans le truc. On a juste grandi. Je n’arrive plus à écouter des types qui disent : “Je suis défoncé, je suis sous codéine toute la journée”… Je préfère parler de la vie.

Vous disiez dans une précédente interview : “T’es plus un bonhomme en te mettant à nu qu’en te créant un personnage.” C’est-à-dire ?

Sanguee – Franchement, si demain on veut passer pour les mecs les plus thugs du 9-3, on peut le faire. On fait un clip avec des armes, on rameute du monde, des voitures, des faux schmitts… Mais pour être plus sensible dans ses sons, il faut s’assumer. Parler de ses failles c’est plus difficile que de se déguiser.

Momo Spazz – On accorde beaucoup d’importance à l’authenticité, c’est la base de toute relation, de toute fondation. Il faut être vrai dans la vie, et on essaie de l’être au maximum dans notre musique.

Que pensez-vous de ce retour du spleen dans le rap, auquel vous contribuez ?

Sanguee – Quand t’es jeune, la vie est compliquée, il y a mille pièges dans lesquels tu peux tomber, parfois tu tombes dans plusieurs pièges en même temps… Et quand t’es un jeune de cité, c’est encore plus compliqué.

Momo Spazz – Le contexte social, politique fait que beaucoup d’artistes et de rappeurs reviennent à l’essentiel. A la base, le rap est un spleen, c’est une musique qui dénonçait les conditions de vie dans les ghettos.

On a presque envie de qualifier votre rap de psychédélique. C’est un terme qui vous parle ?

Momo Spazz – Nos inspirations sont comme ça. Ce rapport à la modifications des choses, l’utilisation de l’auto-tune, il y a quelque chose de psychédélique, oui. On n’est pas non plus à fond dedans comme des hippies, mais cette notion, on a grandi avec. Enter The Void, de Gaspar Noé, c’est un film qui m’a bien retourné l’esprit. Dans le cinéma français, Noé est un game changer, et forcément, ça inspire.

Où est-ce qu’il faut aller pour kiffer votre ville, Montreuil ?

Sanguee – Le parc des Beaumonts, c’est notre endroit. Il est collé à notre quartier, Bel Air. Quand il fait beau, on se pose là-bas, on ramène à boire, on fume notre joint, on met du son.

Momo Spazz – On a même fait des prods là-bas, on a trouvé le titre de notre premier Ep, Eau calme. C’est un parc symbolique, on y a créé beaucoup de choses, on y a tourné le clip de Favela… C’est l’endroit où on se retrouve, où on se rappelle tout ce qu’on a fait, où on pense à ce qu’on fera. C’est notre QG. Le parc, il est à nous.

Concerts
16 Février –   Inrocks les Bains – Paris
25 Mars – Rocher de Palmer – Bordeaux
30 Mars – Release Party, Pop Up du Label – Paris
9 Juin – Club du Transbordeur – Lyon
7 Juillet – Paris Hip Hop Festival, Café la Pêche – Montreuil

Les Inrocks - musique

Quand Patti Smith donne un concert dingue dans une chapelle pensée par le Corbusier

crédit : Vincent Courtois

Patti Smith l’avoue : elle est obsédée par toutes choses françaises depuis l’enfance, avant même un premier voyage initiatique en 1969. Son choix de jouer dans la chapelle conçue par Le Corbusier sur les hauteurs de Ronchamp, près de Belfort, répond à une logique affirmée depuis des années déjà : investir des lieux sacrés sans nécessairement en endosser les rituels, règles et diktats. Après avoir joué dans des églises anglaises, parisiennes, new-yorkaise ou italiennes, c’est elle qui, dans le cadre itinérant du festival Génériq, a choisi ce lieu, en raison d’une passion qu’elle partage avec Le Corbusier pour l’épure, la pureté. “Une tournée dans des lieux magnifiques et qui ne nous rapporte pas un centime”, s’amuse un proche de l’Américaine en évoquant les sites et salles de le tournée en cours.

crédit : Vincent Courtois

Entre une conférence de presse généreuse, drôle et intimiste de Patti Smith en début d’après-midi et ses deux concerts du soir, on reste flâner sur la colline où Le Corbusier a posé sa baleine grise. Le soleil, complice d’une architecture taquine, remplit au gré de ses humeurs les vastes volumes, les vitraux se chargeant de modifier sans répit les lignes élancées de la nef. Des clins d’œil de lumière du jour apparaissent, disparaissent, participent à la magie. Des reflets s’étendent, changent de forme, inscrivant sur les murs quelques messages secrets dans un langage géométrique à déchiffrer.

Quelques heures avant, assise au coin du feu, Patti Smith avait raconté son rapport très graphique aux lieux de prière, ses hésitations adolescentes face aux religions organisées, son rapport très personnel et primitif au spirituel. “J’ai fait plus de photos des arbres qui entourent la chapelle que de la chapelle elle-même” dit-elle, les yeux brillants, au bord des larmes plusieurs fois en évoquant les ombres de plus en plus nombreuses qui l’accompagnent.

crédit : Vincent Courtois

Mais malgré le froid et un voyage rocambolesque depuis Detroit, elle est radieuse. Patti Smith est éclairée de l’intérieur ; la chapelle de Ronchamp est illuminée de l’extérieur. Entre elles-deux, les deux concerts (la chapelle n’accueille que 200 veinards à la fois) seront donc une vaste partie de cache-cache entre ombres et lumières. Ombres, quand elle honore ses morts, à travers des lectures ou quelques chansons jouées paisiblement à une ou deux guitares, avec son fils Jackson, un nounours en or. Elle rend ainsi hommage à ses proches disparus, comme son frère, son mari Fred Smith auquel elle envoie un adolescent message de Saint Valentin ou l’éternel amant de jeunesse Robert Mapplethorpe. Elle fête aussi ses pairs disparus, notamment Prince à travers une reprise solennelle et somptueuse de When Doves Cry.

Lumières, surtout, quand elle visite avec l’humilité qu’impose les lieux son répertoire que le public connait sur le bout des lèvres. Mais ça n’a rien d’une grande messe sépia, les interventions sont joyeuses et les dialogues cocasses entre mère et fils viennent vite désamorcer tout sens de gravité. Des classiques comme le pourtant pataud People Have The Power, Dancing Barefooot ou surtout Because The Night, sur lequel elle apostrophe tendrement son co-auteur d’alors, Bruce Springsteen, prennent dans ce cadre une ampleur et une résonance implacables.

Le public qui jusqu’ici frissonnait de froid découvre soudain d’autres raisons de trembler. Surtout quand il s’empare, en une chorale gospel même pas suggérée par Patti Smith, du refrain de Because The Night. “L’architecture doit être parachevée par la musique”, disait Le Corbusier. Mission accomplie.

Le festival Génériq continue toute la semaine avec Shame, Paradis, Alex Cameron, HMLTD, Mesparrow, Charlie Cunningham, Pogo Car Crash Control, Holy Two…

Les Inrocks - musique

En écoute : la sublime Lykke Li dévoile le single a cappella “Birds”

Lykke Li a plein d’amis artistes, et n’hésite pas à leur refiler un coup de main si besoin. Si la chanteuse suédoise a fait une pause dans sa carrière solo pour se consacrer à un récent projet de groupe, sa dernière collaboration est un vrai petit bijou, à écouter ci-dessous :

Son amie et artiste suédoise dénommée Kiki (de son vrai Kicki Halmos), a fait appel à Lykke Li pour sublimer une version a cappella de son titre Birds. Cette ballade épurée est le parfait remède à une journée difficile, et fournit la dose de réconfort nécessaire pour le reste de la semaine.

LIV, supergroupe dream pop de Lykke Li

L’été dernier, Lykke Li a annoncé la formation d’un nouveau projet, LIV, réunissant également des membres de Miike Snow et Peter Bjorn and John. La jeune suédoise décrit ce nouveau projet comme “un enfant qui serait issu de l’amour entre ABBA et Fleetwood Mac”.

Depuis son troisième album studio I Never Learn (2014), la chanteuse a également collaboré avec Woodkid sur le titre Never Let You Down, extrait de la bande originale du film Divergente 2.

Les Inrocks - musique

L’idée de génie de PNL pour annoncer ses prochaines dates de concerts aux fans

Hier, on vous annonçait la prochaine tournée de PNL dans toute la France. C’est désormais officiel puisque les dates et les étapes ont été dévoilées et pas n’importe comment.

Après une série de tweets cryptiques, c’est par SMS qu’Ademos et N.O.S ont révélé à leurs fans les différents rendez-vous prévus dans toute la France, en 2017. Ravis mais surpris, certains se sont demandés comment PNL a bien pu récupérer leur numéro de téléphone. On vous explique tout.

Wshhhhhhhhh je reçois un sms de #PNL !!!!! pic.twitter.com/mTg4uiylol

— Gregor (@Greg_Brs) February 14, 2017

Le coup’ de com malin

Rappelez-vous, le 25 janvier dernier, le duo de la cité des Tarterêts balançait un tweet (et un affichage public) avec un numéro à appeler pour faire la promo du clip de Bené, partagé le 10 février dernier.

Avis de recherche !! Si vous apercevez l'affiche vers chez vous ☛ 01.76.50.66.33 #LaPart3arrive #DLL ✌ pic.twitter.com/aEa2FSEdaT

— PNLMusic (@PNLMusic) January 25, 2017

La ligne ne faisait pas que diffuser le morceau Bené, à quelques semaines de la sortie de la vidéo. Le numéro de chaque curieux qui avait passé un coup de fil a été soigneusement enregistré par une entreprise de service téléphonique, BJT Partners. Un texto automatique a ensuite été envoyé aux coordonnées récupérées, mardi 14 février, pour dévoiler les informations relatives à la série de concerts de PNL qui débutera en mai 2017. Comme le souligne Huffington Post qui a contacté l’opérateur, cette opération est totalement légale et gratuite.

Un coup de com’ génial de la part des deux frères, qui parcourront la France à partir de ce printemps 2017.

PNL sera donc en concert à Lyon le 15 mai, à Marseille le 18 mai, passera par Toulouse le 20 mai, et par Nantes le 22, avant de faire une halte le 24 mai, à Lille. Ils clôtureront leur tournée à l’AccorHotels Arena de Bercy à Paris, le 29 juin prochain. La billetterie ouvrira ses portes demain, mercredi 16 février à 10h. Tenez-vous prêts, il n’y en aura pas pour tout le monde.

Les Inrocks - musique

Billy Cobham : “Quand on s'est arrêté de jouer, Miles Davis a dit : ‘On a le disque !’”

Ce batteur a commis quelques albums mythiques du jazz fusion, dont “Jack Johnson” avec Miles. Son secret : toujours expérimenter.

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L'un de nous

C'est décidément l'une des plus jolies mues de la chanson française. En quinze ans, Albin de la Simone sera passé d'une dérision un peu urticante, derrière laquelle il avançait sans doute masqué (la pochette de son premier album nous le montrait en panda), à une expression plus pastel, à la lucidité crue mais pas cruelle, dont la précision et la subtilité gardent leur part de mystère et d'audace (« En position du lotus, une chorale à trois cuisses chante l'amour de l'anus à coulisse », il fallait y penser…). Il aura aussi troqué un son synthétique acidulé pour des sonorités chaleureuses : ici, un piano « étouffé » dialogue avec sa voix feutrée, très en avant, qui semble nous chanter à l'oreille ; une harpe et des cordes enveloppent le tout d'un voile léger comme l'air. Ainsi habillée, sa chanson saisit l'infinie complexité des sentiments. La peur, dans son précédent album, figurait en bonne place ; dans celui-ci, c'est l'amour, malmené ou pas par le temps qui passe, qui domine de bout en bout. Tableaux furtifs d'une passion manquée (Le Grand Amour), d'un présent gâché à trop vouloir regarder devant (Pourquoi on pleure), du deuil de ceux qui n'ont su se fonder sans enfant (Ma barbe pousse, très beau), mais aussi du partage, heureux et confiant (Une femme). Plus doux qu'amer, Albin de la Simone sait choyer la tendresse, sans s'enferrer dans la mélancolie. A l'image de sa Fleur de l'âge, chanson sage et sereine, ses chansons ont gagné une profonde tranquillité. — Valérie Lehoux

| 1 CD Tôt ou Tard.

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Sonates

Le pianiste russe Alexandre Melnikov, né en 1973, n'est pas un adepte de la synthèse : il fait des choix radicaux et les assume. Sorti en 2015, son enthousiasmant Concerto de Schumann, revitalisé sur pianoforte, avait d'ailleurs brusqué quelques oreilles… Melnikov s'empare ici de l'oeuvre de son compatriote Sergueï Prokofiev (1891-1953), pour ce qui constitue le premier volume d'une intégrale des (neuf) Sonates. Il y réunit la Sonate nº 2, pièce de jeunesse remarquablement aboutie, composée en 1912, et deux des trois Sonates de guerre créées respectivement en 1940 (la nº 6) et 1944 (la nº 8). Entre ces deux époques, la Russie s'est transformée en Union soviétique, le monde d'hier s'est volatilisé, et l'Europe a explosé par deux fois. Ces bouleversements, on les retrouve en filigrane dans ces pièces imaginatives et très structurées, parcourues d'une inextinguible énergie, dans lesquelles le pianiste Sviatoslav Richter décelait, au moins dans l'effervescente Sonate nº 6, « la pulsation terrifiante du XXe siècle ». Alexandre Melnikov en découpe les contours au scalpel, sans que cela implique froideur ou surlignage, et exploite élégamment, sans aucune brutalité, le caractère percussif de son instrument. Il soigne les nuances comme les ruptures de rythme. Et nous donne l'impression d'entendre ces Sonates comme si elles venaient d'être composées. — S.Bo.

| 1 CD Harmonia Mundi, 4F.

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Chamber Symphonies-Piano Quintet

Gidon Kremer s'est assigné une mission des plus louables. Avec sa Kremerata Baltica, dynamique et rayonnant orchestre de chambre fondé en 1997, le grand violoniste letton a entrepris de faire redécouvrir un musicien négligé par la postérité : Mieczyslaw Weinberg (1919-1996), pianiste et compositeur soviétique d'origine juive polonaise, chassé de son pays natal par l'invasion nazie (qui dévora sa soeur et ses parents), et devenu, pendant son exil, l'ami et le disciple de Dmitri Chostakovitch. Ce dernier l'aida à s'installer à Moscou en 1943, et intercéda en sa faveur lorsque Weinberg fut emprisonné, en 1953, sous des motifs prétendument politiques et fondamentalement antisémites.

Considéré avec méfiance par le régime stalinien, Mieczyslaw Weinberg ne put obtenir que toutes ses oeuvres soient créées. Vers la fin de sa vie, il remit sur le métier des pièces de jeunesse restées inédites, qu'il transforma en profondeur, comme ces trois quatuors devenus symphonies de chambre (une généalogie qui explique la rémanence de voix solistes parmi l'orchestre à cordes) qui occupent la première partie de ce double album. Sur le second CD, aux côtés de la quatrième symphonie de chambre avec clarinette obligée et triangle (créée en 1992, largement nourrie d'autocitations), Gidon Kremer retourne le procédé utilisé par le compositeur avec une version pour orchestre, intelligemment arrangée par le percussionniste Andrei Pushkarev, du palpitant quintette avec piano composé par Weinberg en 1944.

Né à Riga en 1947, Gidon Kremer (1) a connu, lui aussi, les effets du joug soviétique, et se trouve bien placé pour lire les symphonies de Weinberg « comme un journal intime de la période la plus dramatique du xxe siècle ». Accompagnée, comme souvent, d'in­vité(e)s brillant(e)s (en l'occurrence la pianiste Yulianna Avdeeva, et la cheffe d'orchestre Mirga Grazinyte-Tyla), la Kremerata Baltica interprète moins qu'elle ne raconte cette musique de l'inquiétude, qui sied aussi à notre temps. Avec un discours musical chargé de sens sans être appuyé, des tempos fougueux, une sonorité claire et chaude, et ce qu'il faut d'humour, plus que jamais traité comme la politesse du désespoir. — Sophie Bourdais

(1) L'intégrale des concertos qu'il a enregistrée pour Deutsche Grammophon vient de sortir en coffret. En tournée mondiale pour son vingtième anniversaire, la Kremerata Baltica sera les 30 et 31 mars à la Fondation Louis Vuitton, Paris 16e.

| 2 CD ECM.

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Hey Mr Ferryman

Depuis l'excellent Don't be a stranger, le Sanfranciscain Mark Eitzel s'est payé le luxe de deux albums artisanaux écoulés sur son site, avant de renouer le fil de son imposante production avec ce Hey Mr Ferryman, qui le montre en plus belle forme encore qu'il y a cinq ans. A l'entrain folk-rock de The Last Ten Years succède l'ampleur symphonique d'An answer. Le doux picking de Nothing and everything donne ensuite le ton plus intimiste qui va envelopper la plupart des onze morceaux. Mais à mi-voix se raconte alors une histoire de violence domestique. Eitzel questionne la légitimité et l'impuissance du chanteur face aux va-t-en-guerre : « tant de forces obscures en jeu, tant de menuisiers fabriquant des petites boîtes, pour la gloire fanée des USA » (In my role as professional singer and ham). Il se penche sur la vieillesse pathétique d'une ancienne gloire de la télévision (Mr Humphries). Il médite sur ce qui fait et défait un couple et « comment la bonne fortune peut vous rendre cruel » (Just because)… Tout cela d'une voix posée, mais fervente, sur des arrangements patinés, travaillés en profondeur pour donner leur relief aux mots. Jusqu'à finalement les couler dans un envoi purement musical (Sleep from my eyes). Dans le registre du chroniqueur américain à guitare, Mark Eitzel est le pendant plus sérieux du fantasque Mark Kozelek (Sun Kil Moon). Tous deux nous sont indispensables. — François Gorin

| 1 CD Decor/Fargo.

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Une anthologie du khöömii mongol

Ceux qui le pratiquent produisent plusieurs sons vocaux en même temps, en superposant un sifflement mélodique sur un bourdon semblant remonter du fond des entrailles : inscrit au patrimoine immatériel de l'humanité depuis 2010, le chant diphonique khöömii fascine, mais reste méconnu. Même les jeunes Mongols, apprend-on dans l'éclairant livret d'une passionnante anthologie qui leur est consacrée (1) , se désintéressent de leurs traditions héritées d'un mode de vie rural. Sortie chez Buda, elle vient ainsi combler un manque cruel de documentation. Au total : quarante-trois titres, aux deux tiers inédits, pour célébrer l'étonnante diversité du khöömii, enregistrés en plein air ou en studio, a cappella ou avec orchestre. On y entend des voix emblématiques (Tsogtgerel, Tserendavaa) et d'autres inconnues, essentiellement des hommes, qu'accompagnent vièles et guimbardes, rivières ruisselantes et bruits de klaxon : une façon de rappeler que le khöömii, dont les vibrations métalliques et prégnantes imitent les sons de l'environnement, s'inscrit dans une perception animiste. Cela n'empêche pas certains diphoneurs de se frotter au mode symphonique, à l'ethno-rock ou au rap ! Insolite et hors du temps, cette échappée mongole n'est que la première étape d'un tour du monde diphonique d'ores et déjà passionnant. — Anne Berthod

(1) Une anthologie du khöömii mongol, 2 CD long box Buda Musique/Universal 4F.

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Memories are now

Quand on découvre le parcours atypique de Jesca Hoop, on ne s'étonne guère de la difficulté qu'on éprouve à coller une étiquette à sa musique. Rock, pop, folk, progressif, un peu tout cela à la fois, sérieusement allumée, positivement habitée. Californienne élevée dans la religion mormone, qu'elle a ensuite rejetée pour errer en hippie fan du Grateful Dead, elle fut employée pendant dix ans comme nounou des enfants de Tom Waits. La jeune quadra qui se transplantera ensuite à Manchester aurait pu plus mal tomber : la proximité de Waits, génial créateur iconoclaste, l'a encouragée à façonner ses chansons hors cadre d'une pop introspective et libre, avec l'imprévisibilité d'une Kate Bush et l'intensité d'une Neko Case. L'an dernier, un album en duo avec Sam Beam d'Iron and Wine (Love Letter for fire) avait contraint Hoop à canaliser son chant afin de compléter harmonieusement celui de son partenaire. Sur Memories are now, son quatrième album, elle reprend sa voie non balisée, mais avec un meilleur sens de l'unité qu'auparavant. Est-ce pour cela que l'on s'attache enfin à cette artiste jusqu'ici insaisissable, parfois trop éparpillée ? Ou bien parce que l'album démarre par l'imparable Memories are now, d'une confondante évidence, portée par une mélodie et une performance vocale qui happent littéralement. Une chanson pop, fragile, intense, à l'arrangement minimal — une guitare acoustique en mode boogie artisanal et des choeurs enchanteurs — pour un résultat tout sauf banal. Mais là ou Hoop fait fort, c'est en refusant la répétition d'une formule efficace, se promenant d'un style à un autre, affirmant la cohésion de l'ensemble par sa seule identité et personnalité. Du délicat folk lyrique de Lost Sky à l'incantation quasi tribale de Songs of old, en passant par la country roots hantée de Simon says, Jesca Hoop ose, se met à nu, expose ses tourments (affectifs, religieux) dans un écrin musical audacieux, souvent surprenant, toujours apaisant. — Hugo Cassavetti

| 1 CD Sub Pop/Pias.

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Life and Livin' it

Sous le pseudo Sinkane se cache Ahmed Gallab, et c'est tout un programme. Né à Londres, de parents soudanais, résident du Brooklyn Boheme, amateur de rock cosmique, de jazz libre et de funk éclaté, fils spirituel de Marvin Gaye, George Clinton, Fela ou John Coltrane, il ne cesse de démêler les fils qui mènent à ses origines africaines. Après ses bifurcations, sur la scène rock avant-garde avec Caribou ou of Montreal, Life and Livin' it est son album le plus abouti, le plus cohérent. Il nous arrive quelques semaines après la disparition de William Onyeabor, la star énigmatique du funk nigérian dont Gallab a dirigé l'orchestre de scène, The Atomic Bomb ! Band, menant à la baguette des musiciens aussi singuliers que David Byrne, Pharoah Sanders ou Dev Hynes de Blood Orange. L'expérience lui a donné des ailes, de l'aplomb, de la constance. Les quarante minutes d'euphorie et de sagesse de Life and Livin' it déroulent en beauté un modèle de fusion entre afrobeat et soul américaine, falsetto à la Curtis Mayfield, harmonies d'église et chorales tribales, embardées de cuivres et tachycardie polyrythmique. Sans jamais perdre de vue les envolées cosmiques qui le posent tout à fait ailleurs. — Laurent Rigoulet

| 1 CD City Slang.

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We free queens

Le club de jazz reste le lieu le plus approprié pour apprécier pleinement cet art de l'expression libre, de l'intime, de la proximité. Stéphane Portet préside depuis des années aux destinées du Sunside et du Sunset, rue des Lombards. C'est lui qui est à l'origine d'une des petites formations les plus engageantes du jazz instrumental en France, le Lady Quartet de la fameuse organiste afro-américaine Rhoda Scott. Pour le lancement de son label Sunside/Sunset, nous voilà gratifiés d'un enregistrement public de ce quartet très chaud. Aux trois musiciennes de base recrutées par la cheffe, la saxophoniste ténor Sophie Alour, l'altiste Lisa Cat-Berro, la batteuse Julie Saury, se joignent avec entrain les invitées Géraldine Laurent, saxo alto, Anne Paceo, batteuse, et le trompettiste Julien Alour. Le répertoire est constitué de thèmes propices au swing inspiré par le R'n'B. L'affaire s'ouvre avec We free queens, de Lisa Cat-Berro. Elle se corse avec I wanna move, de Sophie Alour. Juste derrière, Que reste-t-il de nos amours ?, l'éternelle merveille de Charles Trenet, est exposé avec tendresse par la ténor. La composition de Wayne Shorter, One by one, permet à ces reines démocratiques de donner libre cours à leur joie de jouer avec une aînée aussi chaleureuse que Rhoda Scott, une des rares à utiliser encore le pédalier de l'orgue Hammond, d'où son surnom de l'« organiste aux pieds nus » et « à l'orteil absolu », comme la caractérisait le contrebassiste Luigi Trussardi. — Michel Contat

| 1 CD Sunside Sunset/L'Autre Distribution.

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